« Une ambition dont n’a pas les moyens est un crime », disait Chateaubriand, portant ainsi sentence contre quelques-uns de ses successeurs putatifs en littérature, ainsi que, c’est l’ironie de l’histoire, contre lui-même en politique. Mais de ces déconvenues naîtront des merveilles, dont Sartre a tout dit d’un mot : « Il a eu raison d’oser. » Si décriée partout ailleurs, sous le vilain mot d’arrivisme, l’ambition demeure en littérature un facteur décisif, un élément essentiel des grands accomplissements. Ainsi, lorsqu’un écrivain déjà doué, reconnu et célébré, ajoute à son savoir-faire un zeste d’ampleur supplémentaire, alors on s’approche des zones thermiques du chef-d’œuvre. Le mot n’a rien d’usurpé dans le cas du dernier-né de Ian Mac Ewan, écrivain-star de l’inimitable insularité britannique.

Amsterdam (1998) ou Solaire (2012), pour ne citer qu’eux, étaient déjà de très bons livres, l’un dans le registre dramatique qui est celui de Mac Ewan, l’autre dans une veine comique plaisamment inattendue, mais Opération Sweet tooth sort du lot. Il s’agit d’un récit d’espionnage, labyrinthique et d’une acuité psychologique stupéfiante, qui n’est pas sans évoquer Graham Greene, cet as de la faute et du rachat. C’est aussi le roman des stratégies déjouées et des promesses non tenues : en somme, du temps qui passe.

Serena Frome est, en 1973, une belle jeune femme décidée, intelligente et très littéraire. Subjuguée par Soljenitsyne, cette étudiante brillante est également une anti-communiste résolue. Cette panoplie, peu fréquente dans son milieu, la conduit à être recrutée par le MI5 – l’espionnage britannique. Sa mission, nommée Sweet tooth, est en phase avec ses aptitudes : il s’agit de financer des écrivains prometteurs, afin qu’ils participent – du bon côté, of course – à la guerre froide dans la sphère culturelle. Mais la cuirasse de Serena a un défaut : elle aime des « hommes intelligents, amoraux, inventifs, destructeurs, déterminés, égoïstes, séduisants par leur froideur même. » Tel était Tony Canning, son mentor, qui l’a mené vers le MI5; tel sera Tom Haley, qu’elle est chargée de recruter, et auquel elle succombe – condamnée à l’amour, mais aussi au silence.

S’il ne fallait qu’un argument pour témoigner de la maestria littéraire de Mac Ewan, le voici : la liaison, tout à la fois politique, charnelle, intellectuelle, exaltée de Serena et de Tom Haley constitue le centre apparent du livre, mais son pivot caché, ce sont les nouvelles de Tom, lues et décryptées par Serena, qui ne le connaît pas encore, et le devine cependant, mais par amour et par admiration préfère s’aveugler. Tisser le synopsis de ces nouvelles dans le flux du roman, dévoiler sans déflorer, c’est vraiment du grand art littéraire. Si Mac Ewan est un prince, c’est parce qu’il sait être machiavélique sans jamais cesser d’être merveilleux. Une définition, possible et en tout cas plausible, de la littérature à son meilleur.

Ian Mac Ewan, « Opération Sweet Tooth »

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