Je m’en souviendrai longtemps, du 30 mars 2014. Pas que je sois militant d’un parti en particulier et que j’aie eu envie de bouffer ma carte électorale, on ira pas jusque-là. Mais j’avais comme un pressentiment : je savais que ce serait différent, cette fois. Déjà parce que j’avais pas oublié le premier tour, et que mon pronostic perso était bon, dans les deux villes. Et aussi parce qu’à Roquebrune comme à Fréjus, il s’est passé un truc. Même plusieurs trucs. Et comme j’ai bien vu que vous n’étiez pas tous là, il va bien falloir que Bah Alors ? vous le raconte.

19h20 et des bananes, mairie d’honneur de Roquebrune. Comme à peu près tous les six ans, la place est bondée de monde. Des centaines de personnes, qui attendent fébrilement la fin du dépouillement sans pouvoir entrer dans le hall (parce qu’il est plein), sans pouvoir regarder l’écran extérieur (parce qu’il est en panne), et sans avoir l’image du grand rétro-projecteur sous les yeux (parce qu’il est dans le hall, et qu’un habile combo entre l’écran extérieur et un énorme poteau est dans le champ de vision de quiconque mesure entre 1m32 et 1m95, soit un échantillon assez représentatif de l’humanité, à Roquebrune comme ailleurs). Roquebrune j’y habite, les gens je les reconnais. Ceux qui sont là, pour l’immense majorité, ils étaient déjà là en 2008. Et ils avaient applaudi, en 2008, parce que Luc Jousse avait atomisé Jean-Pierre Serra et qu’ils étaient venus pour assister à la débâcle du dernier maire des 90’s. C’était assez hostile, comme ambiance, en 2008, la campagne avait généré une tonne de velléités pas très saines entre les candidats et les divers co-listiers, voire même les sympathisants.

Cette fois-ci, rien à voir. Pas de duel, mais une quadrangulaire, avec des gens plus frais en face du maire sortant. Et même si Luc Jousse avait fait un gros score au match aller, les trois autres ne s’étaient pas résignés, surtout pas Jean Cayron, rival désigné. 19h30, à peine plus peut-être, c’est fini : le maire restera dans son fauteuil, pour moins de 200 voix sur 12 000 votants. Ca appelle dans tous les sens, ça tweete, ça textote, ça crie : » alors, c’est qui? » Les passants envoient leurs gosses regarder le tableau (ceux qui font moins d’1m32), prennent des photos d’on ne sait trop quoi, et puis viennent les derniers indices concordants : un adjoint, que tout le monde connaît depuis la nuit des temps, monte sur le bureau d’accueil de la mairie en hurlant « on a gagné ». Fin de l’histoire, Luc Jousse est réélu, apparaît sur la mezzanine, savoure un triomphe qui n’en est pas vraiment un, mais il a gagné, il en profite. C’est toujours comme ça, à Roquebrune : ça se finit dans une ambiance de stade de foot, sauf qu’il y a plus de monde les soirs d’élection que les dimanches après-midi pour voir l’équipe de PHb.

Sur le parvis, ça discute. Et ça ne parle que d’une chose : Fréjus, FN. Les mieux introduits ont quelques chiffres, les autres demandent : « c’est sérieux ? « , « T’as bien lu ? », « On va là-bas voir comment ça se danse, cette histoire ? » Pendant que le maire remonte servir le champagne et faire son discours dans sa permanence, les curieux checkent les réseaux sociaux, rafraîchissent Google Actu, pour en être sûrs. Et ça se confirme : David Rachline et le Front National sont en tête, tellement loin devant Philippe Mougin et le maire sortant Elie Brun que c’est déjà réglé. Mais une question en trois temps reste en suspens : que va t’il se passer sur la place Formigé ? Est ce que les Fréjusiens vont laisser le FN prendre leur ville comme si c’était un autre parti ? Est ce qu’ils vont se mettre sur la gueule jusqu’au bout de la nuit  ? Pour le savoir, il fallait y aller. Pour voir.

Des cris qui fusent, des mecs en armure et des portes closes.

20h10, les résultats sont tombés. Des copains au téléphone m’expliquent que sur la place Formigé, « il ne se passe rien, mais les gens affluent, c’est tendu ». Effectivement, y a du monde. Plein. Et pas toujours très identifiables. Le grand classique avec une élection où le Front National se distingue, c’est que ça excite gravement les journalistes. Donc évidemment, ils sont là : France 2 et France 3 à côté de la brasserie l’Hermès (qui sont à peu près les seuls à être restés ouverts), plus bas ITélé en équipe réduite, plus une journaliste de 20 minutes qui tourne un peu partout, pour savoir si les Fréjusiens ont peur. Devant la permanence de David Rachline, ça commence un peu à s’énerver. Les gens gueulent, mais on a un peu de mal à les identifier, on ne sait pas trop s’ils sont pour ou contre. Puis montent les « Vive le FN », et là ça devient bizarre. Depuis le fond la place, une compagnie de CRS déboule pour calmer tout le monde sans distinction, et sans beaucoup de discernement non plus. Les gens se dispersent, les CRS s’organisent : ils dressent une muraille humaine autour de la porte close de la permanence, parce que tout le monde attend la sortie du nouveau maire, et pas forcément pour lui dire bravo et merci. Et ça va durer deux heures, facile, mais sans que personne ne se tape dessus.

Partout sur la place, les gens s’agitent sans s’agiter. Les voyeurs attendent de voir, les plus vicieux se fondent dans le camp adverse pour voir si par hasard un visage ne leur serait pas familier. Les initiés reconnaissent les têtes de listes du camp vainqueur qui passent des dizaines de coups de fils pour organiser un peu cet immense bordel. La péripétie de la soirée, ce sera l’apparition furtive de Philippe Mougin, venu courageusement à la rencontre de ses partisans et de ses adversaires reconnaître son écrasante défaite. 17 points dans la tronche, merci d’être passé. Mouvement de foule. Il se fait engueuler, insulter, mais pas trop, en tous cas pas trop longtemps.

Re-mouvement de foule : tout le monde retourne devant la porte close, qui va le rester un bon moment, jusqu’à ce que…la grille métallique se ferme aussi. Les gens crient un peu, conspuent vite fait, mais sans se rendre fous. David Rachline et les siens sont déjà partis depuis longtemps, au restaurant Les Micocouliers. Toute la presse le sait. Les CRS aussi, ils entourent la place Formigé et empêchent tout le monde d’aller directement dans la petite ruelle où se trouve le restaurant, ou même de rejoindre la rue Jean Jaurès en longeant la cathédrale. Bizarre, encore. Mais bon, ils ont des armures.

Vous allez me dire : « et c’est tout ? ça se finit comme ça ? » Ben écoutez…oui, ça se finit comme ça. On avait rarement vu autant de flics dans les rues de Fréjus, ça ressemblait à un OM – PSG bien « nineties ». En plus vieux et en moins hooligan. Et au lieu de balancer des noms d’oiseux tous plus fleuris les uns que les autres, on a surtout vu des gens qui faisaient très attention à ce qu’ils disaient, même à l’oreille de leurs amis, pour que ça ne tombe pas dans une autre oreille, qui appartiendrait à quelqu’un de « pas d’accord ». C’était ça le plus étrange, finalement : devenir gentiment parano à l’idée de dire ce qu’on pense, à la fraîche et sur la plus grande place de Fréjus, une heure après le verdict de la démocratie locale.

 

La photo du pauvre journaliste d’ITélé avec des forces de l’ordre dans le fond a été prise très tard par Patrick Salvador

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