L’ère de l’encre subversive réservée aux taulards, c’est fini. Nos plages attestent chaque été de l’ampleur qu’a pris ces dernières années le phénomène tattoo. Mais tous les tatoueurs n’ont pas jeté leur dévolu sur le phénomène de mode pour se remplir les poches. Chris Z fait partie de ces mecs habités par une passion, celle de l’encre bien noire, personnelle, et jamais vaine. De Rihanna à l’évocation de son propre corps, entretien avec un tatoueur qui ne triche pas.
Un samedi comme un autre à Black (He)art, le studio de tattoo planqué rue de Suffren à Saint-Raphaël. Alexis, Ben et Chris sont tous les trois affairés sur des grosses pièces. Chris est dans le fond, un peu moins dans la lumière que ses deux collègues, et ce n’est peut-être pas un hasard. Il est en train de continuer un motif hyper compliqué sur un bras quand je lui vole un peu de son temps. En même temps ça rend service à son client du jour, qui serre les dents après déjà dix heures de piquage en moins de trois jours.

Excuse cette question qu’on t’a posée mille fois, mais comment et pourquoi tu t’es mis au tattoo ?

Le tout premier, je devais avoir douze ou treize ans. C’était dans la cuisine de mes parents, à l’aiguille, sur un pote. Mais avant de faire ça vraiment professionnellement, ça a mis longtemps. ça fait à peu près cinq ans que c’est complètement mon métier, avant c’était un peu chaotique. J’en ai fait un peu sur moi, un peu sur les copains à droite à gauche, mais c’était pas très concluant. Mais j’ai fini par débloquer le truc, ne plus faire que ça et maintenant ça avance.

Il suffit d’ouvrir les yeux pour se rendre compte que le tatouage est vraiment devenu un phénomène de mode. C’est un business qui marche bien ?

Et ben ça marche bien…oui, mais si t’as envie de te concentrer sur un truc précis et de ne faire que ça, le phénomène de mode c’est pas évident d’en bénéficier. La mode c’est les petites pièces de passage, mais c’est pas très intéressant. Disons que si ton truc c’est de profiter du phénomène de mode, de tatouer des petites merdes toute la journée et de te remplir les fouilles, tu peux, facilement. Mais c’est pas forcément la démarche que j’ai envie de suivre.

Surtout que toi tu bosses à Black (He)art et que c’est pas trop le principe de la maison.

Pas vraiment, non. On tatoue tout le monde, on ne refuse personne. Mais on a tous un style de prédilection, qu’on essaie tous de développer. On fait tous en sorte de se faire plaisir et de développer notre art.

Pour connaître le style et la personnalité d’un tatoueur on peut déjà commencer par observer ce qu’il a sur lui, et chez toi on constate que de la couleur, y en a pas beaucoup…

Non, c’est vrai ! Mais c’est un peu à double tranchant, les tatouages qu’on porte. Parce que c’est le fruit d’expériences, c’est sur toi que t’essayes des choses, ça finit souvent en mille-feuilles, avec des recouvrements dans tous les sens. Disons que c’est pas forcément le reflet de ce que tu veux développer dans le tattoo. Mais ça donne quand-même une idée sur l’état d’esprit du bonhomme.

Et toi tu t’es lancé dans une sorte de quête absolue du noir, c’est ça ?

Entre autres (rires) ! Dans ma vie personnelle je suis assez serein, maintenant. Je m’écarte des ténèbres où j’ai été pendant des années. Je me concentre plus sur la lumière, mais j’invoque quand même les forces du mal dans mon travail. J’aime bien que sur la peau, il y ait un côté dark, extrême. Sortir du dotwork (tatouage aux points, NDLR) traditionnel, et mélanger des trucs plus sombres, des applats de noir, du figuratif un peu «sale», des textures, des superpositions… J’essaie de trouver un style à moi qui s’écarte un peu du dotwork.
Et quand tu présentes ça aux gens, tu leur fais pas un peu peur ?

Même pas, ils sont plutôt réceptifs. En général ils ont déjà vu certains de mes travaux, et puis je leur montre toujours sur papier les trucs avant. Même s’il y a toujours une part d’impro, on sait toujours à peu près sur quoi ça part.
Quand on parle de dotwork, de figures géométriques, sur la peau ça a l’air très compliqué à réaliser. Est ce que c’est si particulier, comme travail ?

C’est pas que c’est plus compliqué, c’est juste une technique différente du tatouage traditionnel. Au départ ça peut sembler rébarbatif de piquer des petits points qui prennent des plombes, mais avec l’habitude ça va aussi vite que de faire un remplissage normal. Mais je pense qu’il faut avoir un côté autiste pour kiffer ça. Ben par exemple, dès qu’il fait 5 minutes de dot il pète les plombs. C’est un sacerdoce, faut avoir envie. Mais une fois qu’on maîtrise la technique, c’est pas plus compliqué qu’autre chose.
Tu as longtemps tatoué à Toulon, maintenant tu es basé ici à plein temps. Sur la côte le public est très marqué par la mode et j’imagine qu’on te demande souvent les fameuses «petites merdes» dont tu nous parlais plus tôt…
Et ça me gave carrément. Mais ça fait partie de l’évolution du tatouage. Il se démocratise, c’est bon et mauvais à la fois. Déjà on ne nous regarde plus dans la rue comme des parias, on peut trouver un appart’ ou du boulot plus facilement qu’avant, c’est une bonne chose. Mais le côté paria, le fait que le tattoo avant c’était réservé à un genre d’élite, ça nous appartenait, quelque part. Maintenant, les gens qui viennent nous voir et qui nous disent «je veux me faire tatouer le même truc que Rihanna ou Djibril Cissé» parce que c’est la seule référence qu’ils ont, ça a tendance à me gonfler, surtout quand j’en ai dix qui me proposent le même truc dans la même semaine. Mais là, notre rôle, c’est de leur montrer ce qui est réalisable, notre travail à la boutique, et de leur proposer un truc personnel qui va leur correspondre plutôt qu’un truc à la con qu’ils ont vu mille fois à la télé.
C’est limite pédagogique, alors, surtout pour ceux qui ont la peau encore vierge.

Souvent ils n’ont pas de culture tattoo, et ils ne savent pas ce qu’on peut proposer au shop. Mais quand ils sont ouverts ils déccouvrent des trucs et ça les amène vers quelque chose de plus personnel.
Tu continues à prendre du plaisir ?

Oui beaucoup, surtout depuis que je suis à Black (He)art, ça fait un peu plus d’un an. C’est plaisant parce qu’ici je développe vraiment ma passion. Avant je bossais en «guest» dans plein de shops, je faisais beaucoup de choses qui me plaisaient mais aussi pas mal de tout-venant. Et j’ai aussi traversé des périodes de vaches maigres où je bossais pas des masses. Développer mon art, ou mon artisanat parce que je considère ça comme un mélange des deux, j’y prends beaucoup de plaisir, oui. De plus en plus, même.
Et chose rare, à 35 ans, tu restes un tatoueur avec un dos vierge, même si ailleurs tu es noirci de partout…
Y reste le dos, oui ! Mais ça va bientôt changer, Alexis travaille dessus. Quand j’ai commencé à me faire tatouer, j’ai très vite su que je serais rempli complètement. Vers 8-9 ans, j’ai dit à mes parents que je serais barbu, chevelu et tatoué de la tête aux pieds, je leur ai pas menti ! Mais je veux que le dos ce soit une sorte de «masterpiece», donc je l’ai confiée à Alexis qui prend son temps, comme d’habitude ! Et là c’est moi, donc c’est encore plus long !

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