Vincent Delerm est pour l’intelligentsia un artiste haut-de-gamme qui a renouvelé le fleuron de la chanson française, en introduisant une touche de poésie minimaliste et vaguement dépressive dans un paysage laissé en jachère par des grands pontes en roue libre depuis des lustres, Halliday, Sardou, Goldman ou Cabrel. Même s’il fait indéniablement partie des chanteurs « à texte », qui le placent dans une catégorie où il côtoie plus volontiers Jacques Higelin ou Arno qu’Enrico Macias et Marcel Amont, Vincent Delerm est bien plus qu’un jeune homme bien né qui raconte son spleen en pleurant sous Xanax devant son micro. En avril 2004 sortait son album « Kensington Square », avec sa pochette rouge et ses titres remplis de noms propres. Et c’est avec ce disque qu’il a réussi à fendre en deux une idée préconçue tenace, à convaincre certains de ses détracteurs mal informés qu’il n’était pas celui que tout le monde croyait connaître : Vincent Delerm n’est pas dépressif, il est drôle. Très drôle.

Décalage, invités et mise en scène

Ah c’est sûr, on ne peut pas dire qu’il ait une voix à faire tomber les murs. La sienne pourrait plutôt faire pousser du lierre, vous voyez l’image ? Il chante comme on se plaint, il murmure, il geint, et pourtant il se marre. C’est très spécial, comme délire. Le plus grand talent qu’il possède, c’est bien évidemment celui de raconter des histoires, qui se tiennent du début à la fin, et qui impliquent l’auditoire. « Kensington Square » s’ouvre d’ailleurs avec « Les filles de 1973 ont trente ans », une déclaration « d’affection » pour toute une génération de filles devenues femmes, bourrée de références capables de plonger tous ses contemporains (et ceux qui ont parcouru les modes de ces années-là) dans un décor très précis, peuplé de personnages identifiables et fortement ancrés dans l’inconscient collectif. Pour les amateurs de duos, il a invité sur ce disque Keren Ann et Dominique A (« Veruca Salt et Franck Black »), Mathieu Amalric (qui conclut l’album) et même Irène Jacob sur le titre « Deutsche Grammophon ».

Il y a beaucoup de tendresse pour les choses et pour les vedettes, chez Vincent Delerm. Il a cette espèce de talent inné pour le tissage de canevas narratif, il construit son texte autour d’éléments simples issus de la culture populaire et qui donnent une identité à ce qu’il raconte. Et c’est encore plus vrai sur scène, où sa musique devient spectacle et prend tout son sens, qu’il soit entouré par d’autres musiciens talentueux ou qu’il soit seul au piano. Si vraiment vous n’êtes pas réceptif parce que sa voix vous ennuie, essayez les versions « plugged » avec un groupe entier (dont un batteur qui chante et qui joue du clavier, les trois en même temps). Vous allez forcément sourire, minimum, à ses blagues troisième degré qui vous permettront de mieux cerner la farce planquée derrière presque tous les textes. Et si tout n’est pas parti de « Kensington Square » en 2004, c’est avec cet album intimiste et pourtant ouvert en grand sur le monde qu’il est devenu un chanteur qui compte. Même si beaucoup d’entre nous ont toujours du mal à le cerner.

Vincent Delerm – Kensigton Square
2004

Tôt ou Tard

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