Ils nous ont envoyé Théodoric Le Grand au Ve siècle, les berlines de luxe, les saucisses de porc, l’inspecteur Derrick, et quelques missiles. Ils ont partagé avec le monde leur Claudia Schiffer, leur Rammstein et leur Roland Emmerich. Ils ont coulé le carré magique de Platini. Ils n’ont pas toujours été pourvoyeurs de qualité ni des modèles de bon goût. Mais le jour où ils ont eu l’idée pour le moins bizarre d’inventer la réalité scénarisée, les Allemands ont redéfini les limites de l’inregardable à la télévision. Et nous, on a acheté.

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Prenez-en, bouffez-en, et fermez la !

Qui eût cru qu’il y aurait un jour une niche, un créneau, pour un genre de programmes télévisuel pareil ? En quelques mots, la réalité scénarisée consiste à mettre en situation des acteurs sensés se débattre autour d’une histoire plus ou moins vraie. Il est toujours question d’arnaque, de trahison, d’histoires de fesses un peu glauques, avec des gens qui se déchirent. C’est tourné comme une sitcom AB productions, sans le charme de Manuela Lopez, mais avec le talent d’acteur de Mallaury Nataf, pour le budget d’un Nanou Productions (vous chercherez). On dirait du porno sans les scènes qui comptent.

Les chaînes qui ont adhéré au concept sont aujourd’hui nombreuses. Fait surprenant, après nous avoir bourré le mou à grands coups de « service public pilier de la culture », c’est France Télévision qui a franchi le pas en premier, en produisant l’ignoble « Jour où tout a basculé ». Allez savoir pourquoi le public a suivi, toujours est-il que TF1 a rapidement suivi avec « Au nom de la vérité ». Les deux mastodontes ont entraîné dans leur sillage quelques autres chaînes, dont M6 (« Face au doute »), et même France 3 (« Si près de chez vous »). Les chaînes congénitales de la TNT, comme NT1, W9 ou 13e Rue, diffusent également ces programmes. Bref, tomber dessus, c’est pas un exploit.

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La diagonale du vide

Marie-Hélène Soenen, journaliste chez Télérama, avait à l’époque de la première du « Jour… » sur France 2, fustigé la médiocrité du programme. Produit par la boîte de Julien Courbet, il était sensé remplacer pendant la période estivale une autre catastrophe télévisuelle sans précédent, « Toute une histoire », émission racoleuse au possible dans laquelle Sophie Davant (qui succédait à feu Jean-Luc Delarue, également producteur) recevait des gens la plupart du temps à la dérive, venus étaler la misère de leurs vies devant des millions de voyeurs. Marie-Hélène Soenen disait aussi qu’il était finalement assez curieux d’avoir importé la réalité scénarisée depuis l’Allemagne, puisque que dans les années 90, FR3 avait déjà fabriqué ce genre de programmes (« C’est mon histoire »). Bref, elle disait que ça n’était pas bien fou, comme projet, tout ça. Et elle avait raison.

Jouées avec les pieds, produites à la va-vite et financées avec les fonds de tiroir, ces émissions diffusées dans les cases vides de la grille (entre 10h et midi ou entre 13h30 et 16h) ont malgré tout trouvé un public, qui doit probablement se cacher quelque peu. Moins sordide qu’un « ça se discute », elles sont surtout moins authentiques, et le seul intérêt, immoral mais humain, qu’elles pourraient revêtir est enterré sous les agitations de comédiens en perdition. Quitte à montrer la France d’en bas, autant aller filmer des vraies gens. Même pas. Ce que la télé française a produit de pire dans son histoire (et ce que la télé allemande a réussi à inventer pour que l’on regrette Horst Tappert…fallait oser). Sans déconner, c’est flippant.

 

 

 

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