Ah c’est sûr, Linda Lovelace, c’est moins clinquant qu’Abraham Lincoln, comme personnage central pour une belle fresque historique. Mais le biopic de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, qui sort en Bluray/dvd/vod ces jours-ci, mérite qu’on s’y attarde. Pour les gens normaux, quand on évoque le nom de Gorge Profonde, on pense à Wiliam Mark Felt, à Nixon, au Watergate et à un scandale politique qui a chamboulé l’Amérique des 70’s. Mais pour les amateurs de contre-culture borderline, « Gorge Profonde », c’est un monument du cinéma bis, avec des seins, des poils et du texte rigolo. Et la vedette de ce film intense au scénario lumineux, c’est Linda Lovelace, qui est au cinéma porno ce que Jeff Buckley a été au rock ou Toto Schilacci au football : une apparition éphémère, l’exemplaire unique d’un miracle tombé du ciel pour le meilleur, puis pour le pire. Sauf que Linda Lovelace ne chante pas, et que pour elle, le football, ça se joue en armure.

Tendresse de cow-boy et film de vacances

Tout commence plutôt mal, dans la vie d’adulte de Linda Boreman (Amanda Seyfried). Ses parents fervents catholiques (le père incarné encore une fois par Robert Patrick, spécialiste des enfants à problèmes depuis Johnny Cash) vivent très mal les courbes assassines de leur petite fille devenue grande, qui n’a gardé de l’enfance que son joli sourire et ses tâches de rousseur. Aussi  décide-t-elle de s’émanciper en se barrant avec le premier bad boy venu, un peu comme Juliette Lewis dans « Tueurs Nés », le sang en moins. Hélas pour elle, Linda tombe sur Chuck Traynor (Peter Sarsgaard), cow-boy à rouflaquettes qui tient plus du croisement d’un mauvais Tom Selleck et d’un Starsky au rabais que du digne héritier de John Wayne. D’ailleurs ça va très vite mal tourner, puisque le bonhomme est un filou pourchassé par des créanciers, par le fisc, par les flics, et qu’il a donc besoin de beaucoup de pognon rapidement. Conscient des capacités bucales de sa compagne, qui pourrait avaler l’intégralité du tuyau de son aspirateur sans s’étouffer, il lui propose à demi-mot de se lancer dans l’industrie du X, et tourne un petit film de vacances dans le feutré pour avoir de quoi convaincre les producteurs. Un vrai tendre, quoi.

Box-office, grande cause et mauvais oeil

Comme il n’y a pas de spoil das les chroniques de Biopic, je peux me permettre de vous dire que Gorge Profonde se fera bel et bien, avec Linda devenue Lovelace dans le rôle vedette, Luca Damiano derrière la caméra, et un scénario à faire passer celui de « Bad Taste » pour un « Martine ». L’idée de départ, c’est que Linda a le clitoris au fond de la gorge, et que pour connaître le plaisir, un médecin lui explique qu’il lui faut un membre plus gros que ce qu’elle a déjà connu, et qu’il faut l’avaler en entier. Puis il lui expose qu’il a déjà une femme, mais qu’elle peut rester pour soigner des patients névrosés avec sa nouvelle technique (gagnant-gagnant, donc). Y a même un gode en verre, une parodie de pub Coca-Cola, et des dialogues cocasses, avec 40 pages de vrai script, presque comme un vrai film. Et le monde entier, enfin…ceux qui assument et ceux qui se cachent mais pas les autres, vont trouver ça génial, et se masser dans les cinémas pour assister à la perf’ de Linda Lovelace, nouvelle égérie du porno, favorite de Hugh Heffner (le ponte de Playboy, incarné par James Franco). Tout le monde va adorer ça, sauf la principale intéressée, rejetée par ses parents qu’elle aime quand même, torturée par son mari qui prend tellement de coke que ses yeux éclairent le plafond, et tellement décalée de l’industrie pornographique (dont elle ignorait absolument tout avant de rencontrer Traynor) qu’elle en identifiera les failles les plus sordides pour les combattre de toutes ses forces.

Les deux époux finiront mal, séparés, lui d’une crise cardiaque à 64 ans, elle dans un tragique accident de voiture alors qu’elle avait réussi à faire oublier au monde son statut de méga-star du X. Le couple Epstein/Friedman ne s’est pas trompé en misant sur Amanda Seyfried, qu’ils n’ont pas eu besoin de grimer à outrance pour la faire à tout prix ressembler à l’originale. Elle est jolie (comme la vraie), et joue merveilleusement bien la fille normale embarquée dans un bordel apocalyptique qui la dépasse complètement et dont elle n’a jamais voulu. C’est elle qui porte le film, elle est le point d’ancrage de toutes les situations, le centre de toutes les attentions. Le film attire volontiers la compassion, parce qu’au delà d’une simple histoire de femme exploitée pour son corps par un troupeau de mecs chelous, il cristallise le combat de la vraie Linda Lovelace, qui a tout mis en oeuvre pour exister en tant que femme « normale » une fois sa carrière cinématographique (d’une heure et une minute) derrière elle. Il permet aussi de retrouver l’univers dépeint par « Boogie Nights », à savoir celui d’un porno sympa, scénarisé, et nourri par le bonheur apparent des gens qui contribuent à son existence, des cadreurs aux acteurs en passant par les producteurs qui s’en mettent alors plein les poches. Tragique, sordide, violent, décadent, mais pas que. Et un formidable hommage à une femme fantastique, qui a su dire non, alors qu’on lui a toujours appris que c’était interdit, et qui n’a jamais avalé sa fierté. Pourtant…

 

et pour lui rendre hommage, la vraie Linda Lovelace, au meilleur de sa forme, en 1972.

Linda-Lovelace-original

 

 

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