Qu’il est loin le temps où les artistes boulimiques gravaient sur le vinyle bouillant des trésors de créativité à la chaîne. Si aujourd’hui les business plans qui entourent les albums sont de vastes cirques médiatiques prévoyant des tournées interminables, avec des circuits promotionnels dantesques où la planète est sillonnée par les artistes en long, en large et en travers, c’est parce que le dieu argent dicte sa loi plus que jamais. Gagner des millions, ça se prépare, et les grands groupes ont ralenti la cadence pour coller à ces rythmes commerciaux dictés par les maisons de disques. Mais c’était pas comme ça, avant. Et en 1974, il y a 40 ans, la grosse machine Queen pondait coup sur coup deux albums couronnés de succès commercial et critique, « Queen II » en mars, et « Sheer Heart Attack » en novembre. Parce qu’il était possible de composer deux disques en moins d’un an, de les écouler auprès d’un public conquis, de rafler des disques d’or et de les défendre sur scène.

Grandiloquence, cheveux longs et contraste extrême

Après un premier album assez bizarre sorti en 1973, Queen remet rapidement le couvert parce que son mélange inédit de hard-rock à la Led Zeppelin, de folk et de dérives classiques n’a pas si mal marché (24e dans les charts, tu commences à gagner un peu d’argent, quand-même). Freddie Mercury et les siens retrouvent donc rapidement les studios pour essayer de transformer l’essai, et ils vont pour cela imaginer un concept-album très audacieux, si tôt dans une carrière : une face lumineuse opposée à une face sombre, l’une composée par les joyeux de la bande (Brian May et Roger Taylor), l’autre par le mélancolique (Mercury). Pour le titre, pas de galère, le disque s’appellera tout simplement « Queen II », comme s’il était le prolongement du premier. Sans moustache et avec les cheveux longs, Freddie Mercury impose son style grandiloquent, avec des titres extrêmement complexes, parmi les plus alambiqués de la carrière du groupe (« The march of the black queen », « Ogre battle »). De leur côté, Brian May et Roger Taylor ne sont pas en reste avec les obscurs mais indispensables « Father to Son », ou « The loser in the end » : des titres qu’ils chantent parfois eux-mêmes, utilisant leur incroyable vocaliste comme choriste. C’est d’ailleurs la principale force de cet album, en dehors de sa richesse musicale : les membres de Queen exploitent le talent des autres pour en tirer le meilleur dans leur propre univers. Le résultat, c’est un disque très contrasté, très complexe, et pourtant assez facile à écouter d’une traite, ponctué de moments très forts quand l’addition des talents produit son effet maximum. Quant au single « Seven seas of Rhye », il installera enfin le groupe dans la catégorie « ouais, ça peut se vendre, c’est chaud mais c’est possible », en se classant 10e dans les charts britanniques.

Virage hard-rock, folie furieuse et prémices au triomphe

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Après « Queen II », le groupe tourne pas mal en Angleterre et fait quelques apparitions à New York, avant de retourner rapidement en studio accoucher d’un successeur. Brian May, déjà malchanceux avec sa santé en 1974, contracte une hépatite B, mais ça ne l’empêche pas d’être inspiré. C’est en novembre que voit le jour le 3e disque de Queen, « Sheer Heart Attack », qui semblera de prime abord un  peu moins dingo que l’album précédent. La faute à un virage résolument hard-rock qui a insufflé au groupe l’envie de se faire plus agressif (« Stone cold crazy », « Now I’m here », certains passages de « Flick of the wrist »). Le son de Brian May est plus gros, et avale le spectre encore plus qu’avant. Cela dit, c’est pourtant avec l’un des titres les plus barrés de la carrière de Queen que s’ouvre la face A, puisque c’est l’hallucinant « Brighton rock » de May qui débute l’album, avec ses 4 minutes d’harmonies à la guitare, parfaitement surréalistes. On retrouve aussi sur « Sheer… » quelques vignettes vaguement empruntées au rag-time comme saura les faire Freddie Mercury toute sa carrière (« Bring back that Leroy Brown »), ainsi que la première compo de John Deacon, le bassiste recruté à l’époque parce qu’il avait moins de charisme et c’était bien comme ça (« Misfire »). Mais tout ça, c’était avant qu’il n’explose les chiffres avec « Another one bites the dust », puis plus tard avec « Kind of magic ».

Tout ça, c’était surtout avant la folie furieuse de « Bohemian Rhapsody » et de l’album « A night at the opera » sorti en 1975, avec toute l’histoire qu’il y a autour, des producteurs qui disent que c’est trop cher, et que cette chanson de 5 minutes et quelques coupée par un interlude classique et qui parle d’un manouche qui pleure chez sa mère parce qu’il a buté quelqu’un, ça ne marchera jamais. Encore une bande de visionnaires, de l’espèce de ceux qui ont décidé que sortir un album tous les 8 ans, c’était mieux qu’être productif. La boucle est bouclée, vous croyez ?

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Une réponse

  1. antonio

    Article intéressant, juste une rectification concernant John Deacon, il se rattrapera avec Bites The Dust et I want to Break Free (A kind of magic est signé Roger Taylor) 😉

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