Ils sont amis, ils sont un peu dingues, et ils ont déjà travaillé ensemble sur tout un tas de projets dans l’univers du fantastique. Cette fois ils ont mis leur talent au service de l’Histoire. Horne et Corbeyran, l’illustrateur et le scénariste, réunis dans un projet ambitieux, celui d’un documentaire sur la catastrophe de Malpasset dans un format inédit : une bande dessinée. Rencontrés lors d’une dédicace surpeuplée à la librairie Charlemagne de Fréjus, ils ont bien voulu répondre à quelques questions pour le magazine le plus rock n’roll du coin.

Eric vous êtes marseillais de naissance, né en 1964. Comment la catastrophe de Malpasset est-elle arrivée jusqu’à vous ?

Corbeyran : C’est né au cours d’un dîner de famille où toute la famille était réunie, en 2009. C’était le cinquantenaire de Malpasset et j’en ai beaucoup entendu parler. J’ai eu envie d’en savoir un peu plus, et j’ai demandé à u copain fréjusien de m’organiser des rencontres, parce que lui il connaissait des victimes du barrage. J’ai donc fait une sote d’investigation là-dessus, j’ai pris mon Iphone et j’ai posé des questions très simples : quel âge aviez vous, comment c’était, etc. J’ai interviewé une quinzaine de personnes et ça a donné la matière du livre.

Et vous Horne ? Parce que vous êtes né dans les Pyrennées Orientales…

Horen : Les Pyrénées Orientales j’y suis juste né mais j’y suis pas resté. Cela dit je ne suis pas d’ici non plus ! Ce qui m’intéressait dans ce projet-là c’était le côté reportage, justement. Dans les récits que j’ai pu faire avec Eric jusqu’ici c’était surtout du fantastique et ça m’intéressait de toucher à quelque-chose de plus sensible. Les recherches, les témoignages sont des choses qui m’ont touché, et ça m’a donné envie de les dessiner, d’y apporter quelque chose en plus et de trouver la narration qui permettrait d’adoucir tout ça.

Comment s’est passée la rencontre entre vous deux ?

C : J’ai été le premier scénariste de Horne, mais tu en parleras mieux que moi.
H : J’ai fini mes études et j’ai entamé une formation chez Philippe Sternis (grand illustrateur de BD, ndlr). Il m’a aiguillé, il trouvait que j’avais quelque chose d’intéressant et pendant un an on a travaillé là-dessus. Fin de l’histoire. Deux ans plus tard, Eric est allé proposé un projet à Bayard, qui s’appelait Oriane, et à l’origine c’était Philippe Sternis qui devait l’illustrer. Mais il n’avait pas le temps, donc il a dit à Bayard de me contacter. Je ne connaissais pas Eric à la base, et pendant deux ou trois ans on a travaillé à distance. Ensuite il m’a proposé la reprise du « Maître de Jeu » et le courant est très bien passé. Depuis, on se quitte plus !

Est ce que c’est difficile de coller à la réalité avec une forme d’art comme la bande dessinée ?

C – Oui c’est difficile, c’est une technique…Entre le moment où j’ai recueilli ces témoignages, très émouvants, et le jour de la sortie il s’est écoulé à peu près deux ans. Et c’est difficile de conserver l’émotion entre l’investigation et la reconstitution sur papier.

Eric, votre carrière est extrêmement prolifique, mais généralement vous évoluez dans un univers très sombre. C’est un choix délibéré ?

C – Oui, j’aime le fantastique, les histoires sombres, mais j’aime aussi rigoler. C’est vrai que je me sens à l’aise dans des univers comme « Le chant des stryges » ou « Le régulateur ».

Quand on pense BD on distingue les illustrateurs et les scénaristes, même si certains, plus rares, font les deux. Comment on choisit d’être uniquement scénariste ?

C : Je crois qu’il faut faire ce qu’on sait donner de mieux aux gens. Je dessine un petit peu, j’étais graphiste dans la publicité c’était mon premier métier. Mais mon dessin était plutôt médiocre et moi mon truc c’est de raconter des histoires, alors autant donner l’opportunité à des gens qui dessinent mille fois mieux que moi de s’exprimer sur des planches.

Et des scénarios il y en a eu un nombre incalculable…

C : Celui sur Malapasset c’est le 292e.

Et vous Horne, le fait d’avoir collaboré avec Eric vous a offert un sacré tremplin.

H : C’est sûr que sans Eric j’aurais pas fait ce parcours-là derrière. Malgré le talent que je peux avoir c’est compliqué d’aborder les éditeurs de la même façon qu’avant. Le fait de travailler avec Eric m’a permis de pérenniser mon métier. On est de plus en plus nombreux, c’est complexe. Il y a beaucoup d’’auteurs, mais c’est aussi parce que les éditeurs prennent beaucoup d’auteurs, il faudrait qu’on prennen le temps de discuter de tout le système de l’édition !

Est ce qu’il existe une passerelle entre la BD grand public, comme Astérix, et vos travaux qui sont destinés à un public plus éclairé ?

C : Les passerelles, c’est les gens qui les fabriquent. Vous pouvez très bien passer votre vie à lire et relire des albums de Tintin. En tant que consommateur j’ai une démarche plus éclectique, ça explique ma boulimie d’écriture et la diversité dans les choix de mes sujets. J’aime lire des pièces de théâtre de Woody Allen ou des bouquins de Boulgakov. J’ai pas de registre de prédilection dans mes lectures, ni dans le cinéma, ni dans les séries. Si je possédais la réponse à ta question, je serais le maître du monde.
H- Le genre de choses qu’on vient de faire, peut-être. Ça amène un travail très fouillé avec un thème qui peut toucher d’autres lecteurs. Mais je pense que c’est une éducation, certaines BD peuvent leur permettre de faire le lien avec des lectures un peu plus poussées.

Et en BD, votre came c’est quoi ?

C : Oh c’est pareil, très éclectique. En ce moment c’est Walking Dead, quand j’étais petit j’adorais Astérix, j’ai lu Alan Moore, j’ai lu tout un tas de trucs, Loisel, Bourgeon, et aujourd’hui je lis les BD de mes copains, on se les envoie. Je lis plein de choses très différentes, j’ai 6000 albums chez moi. Mais j’ai un grand salon.

Quand on analyse rapidement le marché de la BD on se dit qu’il y a tellement d’auteurs qu’il doit être compliqué de faire son trou. Vous qui avez une belle carrière, comment analysez-vous ce marché ?

C : Tout ce que je sors ne marche pas, j’ai certains titres qui restent dans l’ornière. Je suis né en tant qu’auteur avec la surproduction. Au milieu des années 90, les éditeurs comme Vent d’Ouest, Delcourt, Soleil, ont ouvert leur catalogue et ont demandé à des gens comme moi de les alimenter. À ce moment-là il y avait de la place, chaque fois qu’on lançait une série c’était un succès. Mais 20 ans plus tard, le public en demande moins, il est blasé, il a beaucoup lu. Les gamins d’aujourd’hui lisent beaucoup de mangas, les jeux vidéos les projètent dans des univers hallucinants, donc la BD fait moins rêver. Et pourtant on produit presque 5000 nouveautés par an, c’est juste de la folie. Donc évidemment qu’une BD comme Malpasset va avoir moins de visibilité que le dernier Astérix, mais c’est aux gens d’être curieux et d’aller fouiller dans les librairies pour voir comment les choses ont évolué.

Et c’est nécessaire pour vous qui travaillez dans l’ombre au quotidien, de rencontrer le public comme aujourd’hui ?

C : Nécessaire je ne sais pas, j’en connais qui refusent. Moi j’ai une nature conciliante, j’aime bien les gens, et puis un bouquin exceptionnel comme celui-là je trouvais que ça faisait une bonne occase de sortir de chez moi, ne serait-ce que pour remercier ceux qui m’ont aidé à l’écrire.

Et est-ce qu’après 292 livres, vous avez déjà pensé à écrire pour autre chose que la bande dessinée ?

C : Non, j’ai juste écrit un roman non-publié avec un copain. L’image fixe de la BD c’est mon truc, j’adore ça. Et dans la BD on a beaucoup plus de liberté que dans le cinéma, soumis à une autre réalité financière.
H : Moi à la base je travaillais dans la pub, je faisais des logos, des mises en page. Après ça pourrait me plaire de travailler pour le jeu vidéo, ou du story-boarding pour la publicité, des univers où je pourrais faire des choses un peu plus lâchées. Mais j’avoue que je ne me pose pas la question. Tant que j’ai des projets dans la bande dessinée, je continue là-dedans. À moins d’une opportunité, évidemment.

Eric, dernière question, d’un fan à un autre fan : pourquoi ce t-shirt du Dude ?

Parce que je suis totalement fan, je suis complètement dans le dudisme, et je l’ai acheté à San Francisco alors je le porte !

Disponible partout :

MALPASSET – Causes et effets d’une catastrophe
Corbeyran / Horne

Aux éditions Delcourt /Mirages

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