J’adore le foot. Non, sérieusement, j’adore le football. Et j’aime aussi profondément mon métier de journaliste. Mais chaque fois qu’il est question de l’équipe de France de foot, je constate à quel point journalisme, culture du chiffre et sport font mauvais ménage.

Comme beaucoup d’amateurs de sport, j’ai ce réflexe très caractéristique chaque matin : j’allume la télé à une heure pile, pour avoir un flash complet sur une chaîne d’information sportive, avec des images, des résumés, une analyse, des résultats. Comme nous sommes en période de grande compétition, je suis bien évidemment encore plus fidèle à ce rendez-vous quotidien avec les sportifs, orchestré par les journalistes. Mais la Coupe du Monde est manifestement un sujet trop important pour être traité normalement. Ils en font beaucoup, beaucoup trop. Tout est bon pour relier n’importe qui et n’importe quoi à la grand-messe du football, à tel point que le ridicule n’effraie plus personne. En tous cas, pas les décideurs qui envoient de pauvres journalistes se détruire les dents sur des sujets débiles et sans intérêt, qui doivent combler un vide sidéral avec quelques minutes syndicales piochées dans un océan de néant…et qui doivent pleurer toutes les larmes de leur corps une fois la tête enfoncée dans l’oreiller déjà humide de leur chambre d’hôtel.

Revue d’effectif

Soyons sérieux deux minutes, et essayons de comprendre ce qui se passe dans la tête des principaux protagonistes de ce déferlement médiatique aussi extrême qu’insensé :

  • Didier Deschamps a-t-il vraiment envie de débriefer, pour la quinzième fois, un match qu’il a déjà briefé 3500 fois depuis qu’il connaît le tirage des poules ? Quand on a gagné 3-0, le moindre des privilèges serait qu’on le laisse tranquille. Mais non, il doit se pointer avec quelques joueurs expliquer à la presse comment et pourquoi il a réussi son pari, répondre à la question « et alors, maintenant, vos ambitions ? » en leur expliquant qu’il va « prendre les matchs les uns après les autres ». Et il va recommencer ça pendant quelques jours, jusqu’au match contre la Suisse. Beaucoup prendraient du Temesta.

  • Karim Benzema a planté un doublé. Pensez-vous vraiment qu’il a envie qu’on lui parle de ses 1000 et quelques minutes sans but en bleu, de sa concurrence avec Giroud, de sa complémentarité avec Griezmann ? Tous les jours ? Lui, il estime qu’on le filme déjà assez à l’entraînement. Il doit aussi trouver que les supporters sont débiles, parce qu’avant de marquer 8 buts en 6 matchs, son mutisme devant la cage en avait fait « le mec qu’il faut brûler sur un bûcher ». Il doit se dire qu’il est facile de devenir un héros…ou que la chute ne prévient pas…en fait, il ne doit plus rien comprendre, et tout faire pour s’en foutre, et jouer au foot. Mais personne ne va le laisser faire ça.

  • Les journalistes d’Infosport, d’RMC Info, et tous leurs collègues, ont-ils sérieusement la banane quand ils sont contraints de se taper les zones mixtes avec pratiquement TOUS les joueurs ? Le mec qui interrogeait les joueurs à la sortie du vestiaire hier soir sur RMC a réalisé un prodige ! Il s’est littéralement réinventé pour rendre l’exercice un minimum intéressant. Mais son énergie mentale a été mise à rude épreuve.

Cruels supporters et M. le Président

  • Ceux qui font des reportages dans les bars, dans les rues, avec les supporters, ceux-là sont les véritables souffre-douleurs de leurs rédactions. Tout le monde s’en fout, de voir des supporters français hurler que Benzema c’est le sauveur, que la France va gagner la coupe du monde parce qu’elle a battu le Honduras…comme tout le monde s’en foutra de savoir que les supporters français qui sont sur place pensent que la France est nulle si jamais on fait un nul contre la Suisse. Parce que si c’est le cas, vous verrez, les héros d’hier soir vont passer un mauvais quart d’heure.

  • Et le spectateur lambda, qui à l’heure de connaître le résultat d’un Argentine-Bosnie devant lequel il s’est endormi, assiste médusé à une saynète horrible montrant François Hollande dans le Palais de l’Elysée, entouré pour la forme par une horde de sportifs, Martin Fourcade en tête, regarder le même match que tout le monde ? Mais sérieusement, qui ça intéresse, ça ? QUI ?

  • Et pour finir, les analystes, à qui on demande de fournir des kilotonnes d’avis, même quand il n’y a rien à dire. On ne veut pas revoir trente fois la compo « probable » de l’équipe. On s’en passerait sans problème, de savoir que Giroud a marqué à l’entraînement, ou que Koscielny n’a pas fini la séance parce qu’il a ressenti une douleur minuscule à la cuisse. Ou que ça s’est fini par une opposition à 6 contre 6. Ou de leur heure d’arrivée à l’hôtel. Vraiment, on s’en fout.

Je suis moi-même très friand d’en savoir beaucoup sur les sujets qui m’intéressent, et le football, je trippe à fond, j’adore ça, je dois voir 150 matchs par an, peut-être 2000 buts, si c’est pas plus. Mais là, vous en faites trop, ça ne rime plus à rien. Laissez-les tranquilles, laissez-nous respirer. Et souvenez-vous qu’en 2010, vous avez filmé un tarmac pendant plus de dix heures, pour voir des joueurs atterrir et les assassiner en direct. Ou les achever, plutôt, parce que le gros du travail avait déjà été fait à Knysna. Filmer un tarmac… Oh, les gars ! Un putain de tarmac !

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