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Et comme d’habitude, ça marche… Mais comment fait-il ? Avec comme postulat de départ la tâche compliquée d’adapter une comédie musicale qui retrace la carrière d’un groupe dont le plus gros succès n’a jamais été classé numéro 1, Clint Eastwood réussit la prouesse de réaliser un film intense et divertissant, sans acteurs hollywoodiens. Après avoir filmé sa propre mort en trois actes, il sort complètement du « style Eastwood », et épingle à sa filmographie le film le moins noir de sa carrière, mais certainement pas le moins abouti.

Des petites frappes, Christopher Walken et le vrai Joe Pesci.

Le secret de « Jersey Boys », c’est un savant mélange de trois ingrédients : de la bonne musique, un contexte très ciné-génique, et une histoire vraie suffisamment rocambolesque pour être portée à l’écran. Pour la musique, pas de problème, il y a celle des Four Seasons, et le groupe de Frankie Valli a fait ses preuves. En vogue dans les années 60, les Four Seasons étaient une sorte de mélange entre les Beatles et les Temptations à la sauce italo-américaine, avec un chanteur vedette à voix d’or. Formé par une bande de petites frappes du New Jersey, le groupe commence à rencontrer le succès lorsqu’il intègre Bob Gaudio, un melody-maker fatigué par son ancien groupe. Ouvrons d’ailleurs une parenthèse assez dingue sur cette rencontre entre Gaudio et les Four Seasons : elle a été provoquée par un jeune italo-américain hystérique nommé Joe Pesci, qui travaillait alors dans un bowling à remettre les quilles entre les lancers, et qui n’avait pas encore obtenu d’Oscar pour son rôle de Tommy DeVito dans « Les Affranchis ».

Issus des franges populaires de Newark, Frankie Valli, Tommy DeVito (tiens donc…) et les autres sont plus ou moins sous la coupe d’un baron de la pègre local, Gyp DeCarlo, incarné par un Christopher Walken plus vrai que nature, comme s’il avait retrouvé son costard sur-mesure du « Roi de New York ». Tommy se prend pour le chef, Frankie chante comme personne, Bob est un génie, et Nick n’est que bassiste. C’est avec cette équipe-là qu’ils vont essayer de gravir les échelons pour devenir « plus connus que Sinatra », comme ils disent, en menant des vies décousues par les tournées, et gangrenées par des crises d’ego, des problèmes de fric et une popularité en dents-de-scie.

Trésors d’imagination, comédiens gold-class et piège à loups.

Clint Eastwood voulait depuis longtemps adapter une comédie musicale. Normalement ça aurait dû être « Une étoile est née », un film de 1937 réalisé par William Wellman, déjà revisité dans les années 50 avec l’immense star de l’époque Judy Garland dans le rôle principal. Mais le projet n’a jamais abouti parce que Beyoncé, qui devait reprendre le rôle de Vicki Lester, a laissé tomber Clint. Il a donc changé son fusil d’épaule, et a décidé d’adapter une pièce de Broadway articulée autour de la carrière d’un vrai groupe. Il a choisi pour cela de garder le même comédien que celui qui incarnait Frankie Valli sur les planches, à savoir l’excellent John Lloyd Young, qui faisait partie du casting original. Il lui a associé quelques acteurs aussi excellents que méconnus, à l’exception peut-être de Vincent Piazza, repéré dans la série « Boardwalk Empire ».

Pour rester dans le ton des comédies musicales de Broadway, Clint a porté à l’écran quelques procédés narratifs typiques, comme le fait de briser le « 4e mur », cette technique qui consiste en une parenthèse narrative où les acteurs s’adressent directement au public pour leur dérouler le fil de l’histoire. Et merci, aussi, parce qu’il a soigneusement évité cette méthode discutable des dialogues chantés (comme dans un Disney). Ici tous les passages musicaux sont des compositions des Four Seasons, rien n’a été écrit spécifiquement pour le film, et les comédiens ne chantent pas pour se dire bonjour comme dans « Dreamgirls ».

Clint Eastwood a parfaitement rempli le cahier des charges qu’il s’était fixé. Son film n’est absolument pas ridicule comme le sont d’autres comédies musicales, parce qu’il évite soigneusement les écueils ringards qui les rendent inregardables par une partie du public. L’histoire personnelle des Four Seasons est particulièrement savoureuse, on retrouve les images familières du New Jersey des 50’s et des 60’s, avec les parrains, les petits coups pourris, les jolies brunes en bustier et le code d’honneur, comme dans les films de Scorcese. La seule chose qu’on pourrait lui reprocher, c’est d’avoir mis sa personnalité de côté, parce que « Jersey Boys » est peut-être son film qui lui ressemble le moins. Mais ça ne l’empêche pas de se refermer sur nous comme un piège à loups, et avant même qu’on s’en soit rendu compte, c’est déjà le générique de fin, qui se regarde d’ailleurs avec tout autant de plaisir que le film, surtout pour la perf’ de Christopher Walken, absolument mythique. En fait la seule raison qui pourrait vous éloigner des salles obscures où passe « Jersey Boys », c’est un désintérêt profond pour la musique.

 

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