Tous les amateurs de football du monde se rappelleront de ce 8 juillet 2014. Je vous l’avais dit, hier, dans l’article sur Lou Misteriou : « Ce Brésil – Allemagne qui sera peut-être, lui aussi, historique ». J’ai eu le nez creux. L’épicentre du séisme se situait à Belo Horizonte, ville natale de la présidente Dilma Rousseff, ville d’origine du groupe de metal Sepultura, ville du club de Cruzeiro, avec son stade de 62.000 places. Heure du carnage, 17h28, heure locale, pour le pic de violence. C’est l’heure qu’a choisi Sami Khedira pour planter un cinquième but, le quatrième en 6 minutes pour la Mannschaft. Hélas pour les Auriverde, pas le dernier. Dans un pays où Ronaldo (le vrai), Pelé, Zico, Socrates ou « Mané » Garrincha sont presque aussi importants que le Christ, la défaite d’hier soir a modifié l’équilibre mondial, l’espace de deux heures…au moins. D’un pays en fête, nouvellement prospère et dynamique en dépit de déséquilibres sociaux aberrants, le Brésil a sombré dans la dépression. D’un vivier d’exception qui exporte 1000 joueurs par an pour apporter un peu de fantaisie aux besogneuses équipes européennes, le Brésil est devenu la patrie du football en carton, incapable de produire la moindre étincelle de qualité morale, physique ou mentale. Voyage au coeur de 120 minutes de crise interne, avec des hymnes, Arsène Wenger, des gamins qui pleurent et le Boucher de Ludwigshafen.

10 minutes d’illusion, une détonation et le syndrome de Guillain Barré

Avant le match, toujours le même rituel : arrivée sur le terrain des deux équipes, hymnes nationaux, échange de fanions, toss, bref, le protocole du football international. Depuis la Coupe des Confédérations, les Brésiliens ont pris l’habitude de finir leur hymne a cappella, accompagné par leurs dizaines de milliers de supporters. Ils reproduisent le rituel depuis le début de la compétition, avec ce soir une particularité : Neymar Jr n’est pas là, il n’y a que son maillot, entre les mains de David Luiz, promu capitaine en l’absence de Thiago « le mur » Silva, suspendu pour une étincelle de débilité en quarts. Le plumeau Neymar, à la crête aussi ridicule que ce que son talent est grand, ne sait pas encore que sa vertèbre fendue va l’éloigner d’un champ de bataille où ses troupes vont servir de chair à canon.

Pourtant ça part normalement. Le Brésil essaye de bousculer des Allemands un peu longs à la détente, mais très organisés. Les coups de boutoir successifs de Marcelo, Bernard et Hulk ne donnent pas grand-chose. Mais au moins, le Brésil avance et s’offre, à la cuisse, le premier temps fort du match. Au commentaire, Arsène Wenger, 3 millions de match de haut niveau au compteur, sent pourtant que quelque-chose ne va pas : ce Brésil-là ne lui plaît pas. « On ne peut pas bien jouer au football en étant si loin les uns des autres », qu’il dit. Lizarazu acquiesce sans trop de conviction, mais voit très bien où veut en venir le stratège alsacien. Corner pour l’Allemagne qui commence à sortir de son trou, Thomas Müller est là, comme d’habitude, dans la surface, étrangement abandonné par la doublette David Luiz/Dante, son partenaire au Bayern. Plat du pied, 1-0. S’ensuivent douze minutes de révolte timide, poussée par un public circonspect de voir son équipe menée au score si vite dans un match jusqu’ici plutôt à l’avantage des Brésiliens. Jusqu’à ce que Miroslav Klose entre dans l’histoire en déclenchant la Blitzkrieg sur une nation dont l’armée jaune et verte est une équipe de danseurs tétraplégiques, collés au gazon comme des victimes du syndrome de Guillain Barré.

360 secondes de chaos total, une déchirure et Francis Perrin

23e minute. Les Allemands montent en régime, comme une vieille Merco à grosse cylindrée. Ils sont de plus en plus nombreux dans la moitié de terrain brésilienne, tellement nombreux qu’ils étendent leur domination jusqu’à se retrouver à 3, 4, même 5 dans la surface de réparation. Ballon dans les pieds de Klose, vieux loup de 36 ans qui joue sa quatrième demi-finale de Coupe du Monde. Premier tir qui bute sur un étonnant Julio Cesar. Le ballon lui revient dans les pieds, et la deuxième, c’est la bonne. Stupeur dans le stade. Klose bat le record historique de Ronaldo sur les terres de celui qui avait porté son total de buts en CDM à 15, en anéantissant l’Allemagne à lui tout seul dans la finale de 2002. La mort plane sur Belo Horizonte, le public sent que le vent tourne et transporte des vapeurs nauséabondes. Le maillot noir et rouge allemand pue sévèrement l’hostilité. Le réalisateur brésilien n’arrive même plus à suivre le ballon, qui atterrit sur le pied gauche de Toni Kroos. Volée, but, 3-0. Maicon est circonspect, Marcelo ne défend plus, ne court plus, ne marche même plus. Il ne bouge pas de là où il est entre la volée du gauche et le moment où Kroos signe un doublé, sur l’engagement où Luiz Gustavo perd le ballon comme un joueur indien dans un match en level super-débutant à Fifa 99. 4-0, le stade se déchire, les gamins pleurent, le rimmel coule et les plumes tombent. Fred n’a jamais autant ressemblé à Francis Perrin. David Luiz essaie de tuer Thomas Müller. Mais c’est lui qui meurt, zigouillé par la réussite allemande et par Sami Khedira, qui se retrouve devant une cage vide, à 10 mètres, sans même savoir comment, à la 29e minute. 5-0. Le Brésil touche le fond, il reste une heure à jouer, les Allemands ont toujours faim. Et font vivre un calvaire au Brésil jusqu’à la mi-temps la plus courte de l’histoire d’un pays qui sait déjà que ce match va rester dans l’histoire, mais qui ne connaît pas encore les proportions de la tragédie.

Quand la Coupe du Monde n’existait même pas…

Retour des vestiaires. Scolari a sorti Hulk, pas plus inexistant que les autres (et surtout pas Fred, d’une nullité infernale pendant toue la compétition – « il y a des matchs où il n’a touché que 7 ballons », Arsène Wenger dans le texte). Il a aussi sorti Fernandinho, avant qu’il ne s’enterre sous la pelouse en creusant le trou de ses propres mains. Pour les remplacer, Paulinho et Ramires, jetés dans le troisième cercle de l’enfer, mais qui opposeront à la Mannschaft un soupçon de combativité. De leur côté, les Allemands essaient de ne pas laisser filer le match, mais en gardent sous le pied. Hummels a laissé sa place au héron Mertesacker. Klose sort à l’heure de jeu, remplacé par le tigre à dents de sabre André Schürrle. Il ne se passe plus rien, ou presque. En fait le match redevient « normal », avec temps forts et temps faibles pour les deux équipes. Neuer doit sortir quelques frappes. Et puis Schürrle reprend un centre venu de la droite, inscrivant le 6e but d’un cataclysme sans précédent pour le Brésil. Enfin presque : la dernière fois que les Auriverde ont perdu par 6 buts d’écart, c’était il y a 94 ans, contre l’Uruguay en 1920. La Coupe du Monde n’existait même pas. Par contre les reprises du gauche sous la barre, si, et Schürrle, possédé par le démon et devenu le Boucher de Ludwigshafen, sait aussi faire ça. 7-0. Fred est sorti sous les sifflets, terrassé par sa propre faillite. Willian, qui le remplace, ne sait même plus dans quoi il met les pieds. 90e minute, la défense allemande oublie Oscar qui sauve l’honneur. Manuel Neuer trouve encore l’énergie de gueuler. Les arrêts de jeu durent une éternité. Coup de sifflet final. Thiago Silva, en tenue de ville, vient consoler ses jeunes co-équipiers. Scolari ne se planque pas et vient affronter le public sur le terrain. Les milliards dépensés pour offrir au Brésil SA Coupe du Monde n’ont pas suffi. Sans attaque, sans défense, sans milieu et sans gardien, c’était trop dur.

 

La plus grande nation du football a pris la raclée du siècle, dans une demi-finale de Coupe du Monde jouée à domicile, devant 62 000 spectateurs en vert et jaune, et près d’un milliard de téléspectateurs à travers le monde. David Luiz, Marcelo, Julio Cesar, Dante, d’immenses joueurs qui ont tout gagné avec le Bayern, l’Inter, le Real ou Chelsea, vont peut-être se faire dévorer le foie dans leurs rêves par un aigle allemand, enchaînés au Corcovado. Condamnés comme Prométhée, mais par les dieux du ballon rond, pour avoir fait honte à l’Olympe du football. Dimanche, l’Allemagne aura une 8e finale à jouer. Contre qui, peu importe : Argentins ou Hollandais, ils les ont déjà battus, en finale. Seul Maradona avait réussi, en 86, à terrasser de sa classe une équipe allemande trop virile et pas assez belle. La veille, le Brésil devra revenir sur le pré, pour faire oublier sa faillite sportive et essayer de finir 3e. Comment, avec qui, personne ne le sait. Et pourquoi ? Parce qu’il le faudra bien, c’est au calendrier.

 

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