Une horreur. Une aberration de plus dans un paysage musical qui devient de plus en plus bizarre. Et pourtant il s’agit de jolies chansons, au départ. Mais les Graffiti’s, car c’est de cet ignoble groupe qu’il s’agit, ont réussi l’exploit d’associer tout ce qui convient de mauvais goût pour massacrer une fois de plus la musique des 60’s pour en faire une bouillie insipide. Oh et puis en fait, ils n’y sont pour rien. Qu’ils soient des artistes de commande, des passionnés de soul et de gospel corrompus par le mercantilisme ou manipulés par le music business, ce qui compte c’est le résultat. Et le résultat, c’est un joli frisbee à balancer dans les poubelles-armures des aires d’autoroute par la fenêtre du C4 Picasso. Nous, on n’ose même pas caler les tréteaux du bureau avec. Trop creux, comme produit.

La pire agonie musicale depuis la disparition des Vagabonds

Petit retour dans les années 60… Dans une France en pleine ébullition industrielle et culturelle, gouvernée par un militaire mais libérée de d’un envahisseur plongé dans le coma, le peuple recommence à vivre. Les Américains sont passés par là, et après avoir laissé traîner derrière eux le Coca-Cola et le jazz en 1918, ils ont cette fois-ci semé des Lucky Strike et du rock n’roll. Mais comme en France on a toujours tout fait mieux que tout le monde, une grande bande de margoulins s’est lancée dans la refonte intégrale de tout le répertoire pop et rock venu d’Amérique, mais à la française. D’une pauvreté créatrice sans précédent, la génération Yé-Yé a tout englouti, et a bercé la jeunesse de millions de Français en adaptant, le plus souvent à l’aide de spécialistes de l’exercice, les tubes d’Outre-Atlantique. Des centaines de chansons qui existaient déjà, reproduites à l’identique ou presque, avec des paroles traduites ou transformées, encore plus débiles que celles d’origine. Sur le banc des accusés, toute la fine fleur de la variété française de l’époque, avec Claude François au sommet de la pyramide, suivi de près par Johnny Hallyday, Richard Anthony, Franck Alamo, bref, à peu près tout le monde. Tout ça pour vous dire quoi ? Tout ça pour vous dire qu’on part de loin.

En 1990, Orlando, producteur à lunettes bleues et frère de Dalida, a l’idée lumineuse de faire revivre le « Temps des Yé-Yés » grâce aux Vagabonds, un groupe qui ressemble aux Forbans (« Mets tes baskets »), mais qui chante des mégamixes de reprises sur des boucles musicales programmées parfaitement dégueulasses. La plaisanterie dure un peu mais ne survit pas à la déferlante Dance, qui s’écroule sous les chanteuses à voix, qui trépassent devant les boys bands, etc. Toutes les modes pourries subissent une fin tragique et rapide, depuis toujours. Parfois, devant la sclérose cérébrale des commerçants – artistes (comprenez par là, ceux qui veulent surtout que ça se vende, au mépris d’une quelconque forme d’intégrité) et des maisons de disques, et bien on a droit à un revival. Pourquoi lancer une nouvelle mode quand on peu en déterrer une ? C’est donc à l’état de poussière ou presque, putréfiée par 50 ans de mort clinique et d’ensevelissement dans la fosse commune du capitalisme musical, que revient sur le devant de la scène la vague Yé-Yé, sous les traits, les voix et les belles sapes de 5 garçons qui, artistiquement, méritaient certainement beaucoup mieux que ça.

(Poetic Lovers + Richard Anthony) x (Happy Days/ Vagabonds)  =  π Pow Wow²

Donc on y est, « Les Graffiti’s Chantent les Jours Heureux ». Après avoir gagné SingOff, la Nouvelle Star « culturo-responsable » de France 2, le groupe Tale of Voices, augmenté d’un membre, signe chez Sony Music qui le reprogramme, comme un Ipad, pour sortir un blockbuster musical. Et en général, pour ça, prendre les gens pour des imbéciles fonctionne assez bien. Alors on y va, on creuse à la pelle mécanique et on déterre toutes les sordides adaptations estampillées « Yé-Yé », comme il y a 20 ans avec les affreux Vagabonds. Pour plus de Street Cred’, on laisse chanter des gars qui savent le faire, vraiment, et on leur attache les services de vrais musiciens qui délivrent un boulot impeccable. Comme ils sont tous blacks ou métis, on songe immédiatement aux boys bands « à thème » de l’époque, comme MN8, les 3T, Boyz II Men ou, dans une registre franco-français, les Poetic Lovers. Et comme ils répartissent le spectre entre leurs timbres de voix dissociables et dissociés, on songe aussi à Pow Wow. En gros, pas que des trucs fantastiques.

L’album s’ouvre sur une sorte de teaser, avec un bout du générique d' »Happy Days », dont la version intégrale conclut l’album. Entre les deux, un florilège de monstruosités. Seize, pour être précis. Des chansons usées jusqu’à la moelle, entendues des kilomilliards de fois, dans leurs versions déjà honteusement délabrées par le peu de finesse de leurs interprètes francophones d’origine. Qui, en 2014, a envie d’écouter un boys band à thème de chanteurs à voix interpréter une reprise d’une reprise d’une reprise de Dusty Springfield ? C’est pourtant ce qui se passe avec « A présent tu peux t’en aller » des Graffiti’s, qui l’ont piquée aux Surfs, qui l’ont pompée à Richard Anthony, qui l’avait lui-même gaulée à Dusty Springfield. La généalogie de toutes les chansons du disque est à peu près toujours la même, de « Da Doo Ron Ron » à « Biche oh ma Biche », en passant par « Si j’avais un Marteau » ou le scandaleux, le ridicule « Fiche le camp Jack » (on croît rêver, et pourtant…)

Alors on va peut-être nous dire qu’ils chantent bien, qu’ils sont sympas, que c’est sans prétention, etc. Le problème, c’est que c’est ultra-marketé, que ça passe en boucle sur toutes les télés, et que c’est nul à vomir par les yeux. Le vagabondage,  c’était déjà interdit en 1990, et les graffitis, c’était tout aussi interdit. 24 ans plus tard, rien n’a changé, tout a continué. Que fait la Police ?

 

 

 

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