Un énorme pavé que Thierry Saunier a avalé pour vous


Il est des ouvrages pour lesquels le mot de chef-d’œuvre est trop étroit, trop usagé, trop faisandé même, et Confiteor est de ceux-là. Huit cent pages, des dizaines de personnages, un tourbillon d’histoires et un maelstrom d’émotions, tout cela prodigieusement agencé : l’on songe à un Umberto Eco doté d’un véritable souffle romanesque, qui dominerait son érudition plutôt que d’être dominé par elle. Du Eco réussi, si j’osais – mais que n’osé- je point ? Confiteor est un livre complexe, touffu, ardu, virtuose, labyrinthique, irrésumable : bref, son accès n’est pas facile, et se se conquiert de haute lutte. Mais pour le lecteur obstiné, quel prodige de grâce et de demi-deuil.

Adria Ardevol est le fils d’un érudit catalan, et érudit lui-même. Né en 1950, il n’est pas aimé de ses parents, et s’en console avec deux compagnons imaginaires, Aigle-Noir et Carson, et, plus tard, avec des objets rares, précieux, anciens, trafic dans lequel son père a amassé une fortune de mauvais aloi. Au cœur de ce trésor, une merveille plus précieuse encore : un violon d’époque, plus rare qu’un Stradivarius, un Storioni, mystérieusement tâché de sang. Ce mystère sera, comme tous les autres, éclairci au fil de ce roman-fleuve virtuose et magistral, plus amazonien que ligérien, qui entremêle les époques, les personnages et les modes de narration avec une maestria époustouflante et hantée. Outre Adria, deux personnages se détachent de la multitude bariolée qu’en
marionnettiste surdoué Cabré anime sur son petit théâtre vaste comme le monde : Bernat, l’ami de toujours, grand violoniste mais écrivain médiocre, qui méprise son talent d’interprète en idolâtrant la littérature – une conscience malheureuse, donc ; et Sara, la femme aimée, longtemps inaccessible, mais jamais oubliée au fil de multiples aventures. Dans une époque où le déprimisme se décline – c’est le mot juste – à toutes les sauces, et particulièrement en littérature, où c’est pu ce que c’était ma bonne dame, l’existence, et le succès (on se calme et on boit frais, c’est pas les chiffres de Guillaume Musso non plus), d’un livre tel que Confiteor sont de ceux qui réjouissent le cœur et l’esprit, et rendent en définitive étonnamment (?) optimiste. Songez-y ; un livre dans une langue exotique et minoritaire (le catalan), de plus de 800 pages, d’une complexité folle et d’une ambition immense, qui trouve successivement un traducteur, un éditeur français, des relais, libraires, bibliothécaires et autres doux prosélytes, son public, littéraire et même lettré, et, tout au bas de l’échelle, un chroniqueur bénévole et borderline dans un gratuit de l’agglo Fréjus-Saint Raphaël, ne serait-ce point la preuve que les puissances de la littérature peuvent – rarement, mais, comme me disait une ex susceptible et jalouse : « une fois suffit à invalider le mot jamais » – désenvoûter des pesanteurs de l’édition ? Mystères et sortilèges, comme disait l’autre. Coda : si le mot de chef- d’œuvre n’est pas employé pour de tels livres, quand le sera-t-il ?

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