Si vous deviez sortir un album de musique, vous commenceriez probablement par composer, puis réunir des musi- ciens, puis répéter, enregistrer, et enfin, promouvoir. Mais ça, c’est pour les gens normaux. Quand on a un pet au casque, on ne suit pas ce genre de directives d’un autre temps. Neurosis, Björk, Frank Zappa, Roger Waters ou les Who, en tous cas, ont essayé autre chose.
Quand on a un cerveau dérangé, il arrive qu’on ait l’idée d’un concept pour le moins bizarre…

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1 – NEUROSIS/TRIBES OF NEUROT – TIMES OF GRACE + GRACE (Relapse, 1999)

Voilà près de 30 ans que Scott Kelly trimballe sa grande carcasse partout sur la planète avec son groupe, à la fois le plus lent et le plus puissant du monde. Respecté par toutes les franges du rock et du metal, Neurosis révolutionne la musique électrique depuis sa formation en 1985 du côté d’Oakland en Californie. Après deux disques très marqués par la vague Hardcore des années 80, Scott Kelly entrevoit la lumière dans la lenteur et la lourdeur. Neurosis sort Souls at Zero en 1992, et va devenir l’inventeur et le chef de file du post-rock, ralenti, malsain, pesant, à qui Isis ou Cult of Luna, malgré leur talent certain, vont tout dérober. Pour se “détendre”, certains des membres de Neurosis (dont Scott Kelly et Steve Von Till) s’investissent dans divers side-projects, dont un groupe d’ambient hyper bizarre, Tribes of Neurot. Parce qu’ils ne font jamais rien comme tout le monde, les Américains vont avoir une idée complètement dingue : sortir un album à trois degrés d’écoute, sur deux supports différents. Neurosis sort Times of Grace, pendant que Tribes of Neurot réalise Grace, tout court. Là où le concept est fou, c’est que les deux disques peuvent s’écouter séparément, ou superposés l’un sur l’autre. L’opération qui pouvait s’avérer assez compliquée en 1999 est aujourd’hui un jeu d’enfant, et si écouter Grace tout seul est une expérience assez étrange, redécouvrir Times of Grace augmenté de son alter-ego ambient est un voyage d’une violence inouïe, comme si les forces de Neurosis avaient été multipliées par deux (d’aileurs c’est à peu près ça). C’est dingue, barré, parfois étrangemais c’est bien la preuve, si besoin était, que ces mecs-là sont…différents.

Bjork medulla
2 – BJÖRK – MEDÚLLA (One Little Indian, 2004)

Un album enregistré sans aucun instrument, déjà c’est rare, et en général ça concerne le chant grégorien. Mais quand la plus célèbre des natives de Reykjavik se confronte à l’exercice, ça donne Medúlla, un concept-album complètement fou que Björk a imaginé et réalisé en 2004. S’il est vrai que l’Islandaise n’est pas à proprement une enragée du riff, elle a pour cette oeuvre pour le moins originale fait appel à des ressortissants de l’underground bien connus des amateurs de musique violente. Mike Patton apparaît au générique, lui qui sait faire tant de choses avec sa voix de démon possédé. On trouve aussi Robert Wyatt, le batteur hémiplégique connu pour son rôle dans Soft Machine, ainsi que le japonais cinglé Dokaka, qui s’est fait une réputaion de “groupe de métal humain” en reprenant plein de grands classiques du style simplement avec sa bouche. Mais le Grammy sera pour Norah Jones.

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3 – FRANCK ZAPPA – BOULEZ CONDUCTS ZAPPA : THE PERFECT STRANGER (EMI, 1984)

Franck Zappa n’a vécu que jusqu’à 52 ans. Mais il a eu le temps de bâtir une discographie monumentale, qui aborde pra- tiquement tous les styles de musique existants. Tantôt jazz-rock, tantôt pop, la musique de Zappa a aussi lorgné du côté de l’expérimental le plus exigeant. à un moment de sa carrière, le moustachu a eu la conviction d’être rejeté par les pontes de la musique dite “sérieuse” (ou “classique”), et il a eu la farouche envie de se faire accepter par des gens qu’il était capable d’intéresser. Il a alors fait des pieds et des mains pour que Pierre Boulez, sommité absolue en matière de musique contemporaine, accepte de faire jouer certaines de ses compositions. Le Français a fini par accepter la proposition de l’Américain, et en 1984 son Ensemble Contemporain s’est attelé à l’enregistrement de sept morceaux de Franck Zappa, pour 36 minutes de musique barrée comme c’est pas permis.

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4 – ROGER WATERS MUSIC FROM THE BODY (EMI, 1970)

Dans la série “Mais où tu veux en venir, bordel ?”, Roger Waters a été l’auteur, en 1970, d’un ovni musical quasiment inécoutable, Music From the Body, sorte de mélange entre folk pas terrible et bruits corporels. Pour décrire l’ensemble, disons que c’est une longue suite musicale mollassonne, parsemée de bruits de gorge, de respiration, de toussotements, et parfois de pets. Le seul réel intérêt de l’oeuvre réside dans l’inimaginable premier morceau, “Our Song”, pièce d’1.23 dans laquelle Roger se tape sur les joues par-dessus un petit air de piano qui ressemble un peu au générique de Chapi-Chapo, avant de rajouter des bruits provenant probablement tout droit de ses toilettes. On parle quand même du bassiste de Pink Floyd, épaulé par le pianiste et compositeur Ron Geesin. L’album a été écrit pour illustrer un documentaire sur le corps humain, mais la caution scientifique n’excuse pas tout.

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5 – THE WHO – TOMMY (Track/MCA, 1969)

Un enfant voit son beau-père assassiner son père, et devient du coup aveugle, sourd et muet, ce qui va considérablement réduire sa capacité à communiquer. Heureusement, il va se révéler très doué pour le flipper, et devenir grâce à ce talent salvateur le gourou new-age d’une secte, après avoir subi les tortures mentales et psychologiques de son oncle, de son cousin, d’une sorcière black et d’une mère alcoolique qui fait exploser les miroirs. En 1969, Pete Townsend pète un câble et met en musique ses plus vieux démons en inventant l’opéra-rock avec Tommy. Il aurait pu imaginer une histoire un poil moins abracadabrante, mais le succès critique et commercial finira par lui donner raison, avant même qu’Elton John ou Eric Clapton ne viennent faire les cons au cinéma avec les Who, définitivement en avance sur leur temps.

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