L’histoire de « Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran », c’est avant tout l’histoire fictive de Momo, aka Moïse, jeune parisien juif abandonné par sa mère et qui vit avec son très glacial paternel avocat. Les seuls rayons de soleil qui percent les nuages dans son horizon, ce sont ses discussions interminables avec l’épicier arabe de la rue Bleue, un certain monsieur Ibrahim, qui va se prendre d’affection pour ce garçon livré à lui-même, et très créatif.

Au départ, « Monsieur Ibrahim… » est un roman écrit de la main habile d’Eric-Emmanuel Schmitt, écrivain pluridisciplinaire capable dans une même carrière d’adapter le « Journal d’Anne Frank » au théâtre, de traduire des opéras de Mozart, ou d’écrire des histoires qu’il finira par venir interpréter lui-même sur les planches. Après l’adaptation cinématographique signée François Dupeyron, c’est donc sur scène que Momo et son Ami Monsieur Ibrahim vont être présentés au public, sous les traits de l’auteur lui-même. Besoin de rien, envie d’être seul.

Une dune, un fauteuil pourri et des goldens

Pour sa troisième soirée, le festival des Nuits Auréliennes a misé sur un spectacle intimiste, beaucoup moins évident que les deux comédies de boulevard qui ont ouvert cette édition 2014. Mais le choix de l’oeuvre d’Eric-Emmanuel Schmitt n’était pas une mauvaise pioche. Si le roman, ainsi que le film, n’ont plus rien à prouver, l’adaptation de « Monsieur Ibrahim… » sous la forme d’un spectacle vivant restait un défi de taille pour Schmitt, qui se retrouve seul sur scène, avec pour seule compagnie une dune, un fauteuil pourri et un étal d’oranges et de pommes goldens en guise de comptoir d’épicerie. Et vue la taille de la scène du théâtre romain, c’est peu. Mais curieusement, avec un jeu de lumières aussi bien pensé qu’épuré, le spectacle plonge l’audience dans une ambiance très convaincante, entre le Paris des quartiers, l’appartement cossu de la Rue Bleue et le « Croissant d’Or ».

Eric-Emmanuel Schmitt possède très bien son texte, qui fourmille de détails assez peu adaptés à une mise en scène live. Pourtant, en incarnant de tout son être ces deux personnages que sont Momo et Monsieur Ibrahim, l’auteur insuffle une très grande sensibilité à la pièce, qui alterne entre moments tragi-comiques (les mésaventures de Momo sont à la fois vraiment dramatiques, mais souvent vécues avec une belle philosophie) et rigolades délicates, grâce à l’humour très particulier d’un épicier à la vie obscure bien plus animée qu’il n’y paraît.

Gageons qu’Eric-Emmanuel Schmitt aura su donner envie à l’auditoire de revisiter l’oeuvre sous sa forme originelle, et peut-être aussi de découvrir le film superbe qu’en avait fait François Dupeyron, avec Omar Sharif (récompensé d’un César) dans le rôle titre. Ce qui est certain, c’est que ceux qui ont découvert les facettes de ce Monsieur Ibrahim sur les planches hier soir seront un peu perturbés de voir l’épicier sous d’autres traits que ceux de l’auteur, acteur d’un soir, qui en a donné une version intime, personnelle et habitée. Pluie de coussins à l’appui (les habitués comprendront).

 

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