Si vous n’étiez pas présents hier soir aux Nuits Auréliennes de Fréjus, vous avez raté deux choses révélatrices du malaise qui tire notre pays vers le bas. La première, c’est une pièce de grande qualité, largement plus inventive et audacieuse que la plupart de ce qui se joue dans des grands théâtres comme le Théâtre Romain, mais qui remplit presque deux fois moins qu’un « Dîner de Cons » certes drôlissime et indémodable, mais écrit au XXe siècle et joué à l’identique. La seconde, c’est un épi-phénomène de la lutte des classes moderne, sous la forme d’un dialogue à reculons entre les intermittents du spectacle et leur public. Parce qu’en dehors du rire et des paillettes, il soufflait hier soir sur un théâtre menacé par les nuages un vent de revendication sociale. Et si la rébellion des uns cristallise un particularisme, ou une forme de misère professionnelle de plus en plus mal vécue, la réaction des autres exprime à quel point il est important de savoir se trouver un ennemi à portée de main pour le haïr. On va développer, ne vous inquiétez pas.

Vote à main levée, croix blanches et moyen-âge

Tout aurait pu commencer à 21h30, comme tous les mardis et jeudis des Nuits. Sauf qu’hier, les intermittents du spectacle de la France entière avaient décidé de se mobiliser pour protester contre la réforme de leur système d’indemnisation. Pour comprendre exactement de quoi il s’agit, nous vous invitons à visiter le site du Monde.Fr, où trois journalistes ont décodé ça de façon complète. Toujours est-il que « l’Agence de Voyages Imaginaires », la compagnie qui jouait hier à Fréjus, est composée à 90% d’intermittents du spectacle, qui ont voté à main levée pour décider ou non de faire grève, dans le courant de l’après-midi. Après avoir décidé de ne pas jouer, la discussion s’est instaurée et un second vote a changé la donne : le spectacle aura lieu, mais le directeur de la compagnie Philippe Car et ses troupes monteront sur scène en préambule pour expliquer au public des Nuits Auréliennes ce qui s’est passé. Toutes les idées louables n’étant pas bonnes, les comédiens, techniciens et administratifs vont vite se rendre compte qu’aux yeux d’une frange de leurs concitoyens, y compris parmi ceux qui payent pour les voir, la vie d’artiste, c’est pas un travail.

Le plan était pourtant simple. Alignés à l’avant-scène, tous les membres de l’équipe se passent le micro à tour de rôle pour dire un mot sur leur condition, exprimer leurs inquiétudes et faire acte de transparence en dévoilant leur vote en faveur ou non de la grève. Cinq minutes, même pas, montre en main. Le but : expliquer que malgré leur soutien au mouvement national, la meilleure façon de protester, c’est de faire vivre le spectacle, donc de jouer. Mais quand Philippe Car a commencé à parler, il a essuyé la vindicte populaire de quelques personnes excédées.  D’abord hué par une bonne partie du public, quelques porte-paroles aussi enragés qu’improvisés ont lancé de très fins « Moi aussi je galère », « C’est une honte », « Mais on s’en fout », etc. On est allés jusqu’au définitif « Allez, joue », qui avait quelques relents de Moyen-âge, quand les rois de France intimaient l’ordre impérieux à leurs bouffons de les divertir. Ambiance gênante d’affrontement social, entre une France qui paye pour du pain et des jeux mais qui ne veut surtout pas voir les poubelles en coulisses, et une France qui souhaite conserver des privilèges jugés injustes par un grand nombre de ceux qui les comprennent.

Heureusement, la tension est retombée assez vite et la troupe a pu s’exprimer, brièvement, avant de tourner le dos au public et de montrer leurs croix blanches, devenues le symbole de la lutte des intermittents qui ont peur de disparaître. Le seul problème, c’est qu’il leur fallait un peu de temps pour se changer et effectivement jouer, et que ce temps (il est vrai assez long) a eu raison de la patience d’un peu plus d’une cinquantaine de personnes qui ont quitté le théâtre, entre haine, mépris et déception, selon les cas.

Place au spectacle   

Adapter un texte en Alexandrins et en faire une oeuvre drôle et digeste n’est pas chose aisée. Mais le parti pris de la troupe, c’est de se baser sur le postulat qui stipule que « Le Cid » est une histoire tellement catastrophique qu’elle en devient presque absurde. Et bien maîtrisé, l’absurde, c’est très drôle.

Effectivement, pour ceux qui ont oublié les lectures imposées en classe de 3e, la pièce de Pierre Corneille, c’est la lutte psychologique d’un certain Rodrigue, dont le père a été offensé par le père de sa bien-aimée Chimène. Il est donc partagé entre la demande de son géniteur qui lui intime l’ordre de le venger, et ses interrogations face à Chimène, qui l’aime toujours, tout en sachant qu’il sera soit l’assassin de son père, soit un homme sans honneur. Dilemme cornélien, et pour cause, puisque c’est de là que vient l’expression.

Un peu à la manière de ce que propose l’extrêmement talentueux Alexis Michalik avec sa troupe (« La mégère à peu près apprivoisée »), Philippe Car et les siens ont pris le parti de conserver les alexandrins originels, mais en y ajoutant une énorme touche burlesque. Les grandes tirades sont là, bien sûr, de « Ô rage, ô désespoir… » à « Mon bras qui tant de fois… » en passant par « Nous partîmes 500… », mais les scènes sont entrecoupées de saynètes explicatives où les comédiens brisent le quatrième mur et décodent la pièce avec le public. Ils chantent aussi quelques chansons en espagnol, en jouant eux-mêmes de la musique sur des guitares, des ukulélés, des accordéons, et même un saxophone.

La pièce la plus audacieuse de la saison aura dû affronter des circonstances difficiles avant de pouvoir se jouer. Tristement, c’était jusqu’ici l’affluence la moins grande des Nuits Auréliennes (600 réservations tout de même). Mais ceux qui sont venus, et qui sont restés, ont assisté à un superbe moment de théâtre, courageux, talentueux et décomplexé.

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