sagan 54 - Bah Alors

Un livre superbement bien écrit, comme vous l’explique notre chroniqueur littéraire Thierry Saunier.


Le mérite et l’intérêt du livre d’Anne Berest, « Sagan 1954 », original, oblique et fraternel – ou sororal -,(…) c’est d’avoir senti, et de transmettre cette sensation, ce sentiment, ce ressenti, qu’il y avait chez Sagan à l’œuvre une force inaperçue. Sous le masque de charme.

Il y a un charme Sagan, à la fois ténu et entêtant, mais si souvent balisé, exploré, décrit sinon disséqué, dans douze bibliothèques qui ne valent pas souvent plus que le prix cumulé de l’encre et du papier, qu’il est dérisoire d’en tisser la louange, après cent bons auteurs, dix excellents, et mille mauvais ; autant se risquer à l’éloge de George Clooney – ou, pour les hétéros purs et durs, de Natalie Portman. Voici soixante ans que le vieux crotale Mauriac a baptisé, à l’eau bénite rehaussée d’un soupçon de vitriol – sa signature – le « charmant petit monstre », et, ma foi, si c’est le mot pour qualifier l’académicien adolescent, tout de rétention et de cruauté, les trois coups donnaient la tonalité de l’ensemble de la représentation : laissez passer la légende, – noire ou dorée, les deux peut-être – la vérité, ce sera pour un autre jour. Ou jamais.
Le mérite et l’intérêt du livre d’Anne Berest, « Sagan 1954 », original, oblique et fraternel – ou sororal -, ce n’est pas d’écarter cette voilette de légende pour traquer derrière la vérité de Françoise : d’autres l’ont fait avant, et mieux qu’elle. C’est d’avoir senti, et de transmettre cette sensation, ce sentiment, ce ressenti, qu’il y avait chez Sagan à l’œuvre une force inaperçue. Sous le masque de charme. Un certain sourire, peut-être, mais quelle(s) puissance(s) dans ce doux filet fluide tout d’élégance et de désinvolture. La première dette, et la plus évidente, que contractent et qu’apure ainsi une jeune femme née en 1979 envers sa juvénile grand-tante, née en 1935, saisie dans l’éclat de ses dix-huit ans, c’est la force majeure du Vingtième Siècle, sur les chemins de la démocratie et d’ailleurs inséparable d’icelle, c’est l’émancipation féminine. A peu près tout ce qui est autorisé à Anne Berest en 2014 était, sinon interdit, du moins reproché, à Françoise Sagan née Quoirez en 1954. Ainsi écrit-elle (p 79) : « Nous sommes en 1954, ce qui veut dire qu’une femme mariée, même majeure, même plus âgée que son mari, ne peut gérer ses biens elle-même, ne peut ouvrir un compte en banque ni exercer une profession sans l’autorisation de son mari. » Une autre époque, en effet.
Mais une autre dette va s’ajouter à la précédente , la renforçant de se puissances propres jusqu’à la compléter et la parachever : celle- ci concerne la littérature . En effet, comme Sagan, Anne Berest est une lectrice formidable, intense et aigüe, et en attend, selon les jours et les humeurs, réconfort, oubli ou questionnement. Ainsi la découverte de « L’âge d’homme », de Michel Leiris, sur les chemins de traverse de son enquête littéraire, est-elle une étape sur le chemin de sa propre reconstruction, puisque l’on apprend très vite que la séparation du père de sa file enténèbre ce moment de sa vie. Et le choix de Sagan présente alors un autre visage, plus inattendu – et plus séduisant.
Car, s’il y a un charme Sagan, il y a aussi une force éponyme. La vie de ce petit oiseau, si frêle d’apparence (ce que confirment cinq photographies distribuées au fil du livre) aura été, pour ses lecteurs, et, surtout, ses lectrices, une singulière et inépuisable source d’énergie. Son œuvre – même si ce mot est bien trop écrasant pour une personne qui ne se sera jamais départie d‘une extraordinaire modestie –
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