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Une magnifique chronique littéraire d’un amoureux du ballon rond et de Georgie, le meilleur des meilleurs pour un Thierry Saunier en mal de Copa Di Mundo.


Hé oui, je fais partie de cette franc-maçonnerie crasseuse et dorée pour laquelle plus rien n’existe lorsque la Coupe du Monde de football survient à point nommé pour réenchanter nos vies tristes et solitaires. Tous les quatre ans, j’oublie tout de Dostoïevski et de Scorsese, je ne sais plus rien du numéro de Mélanie et des mensurations de Clara – ou l’inverse -, bref, aucune synapse ne se connecte dans ma boîte crânienne qui n’aboutisse à Bastian Schweinsteiger ou à Bob Latchford.

Snif, la Coupe du Monde est finie. Toute la longue journée je vais traîner ma misère de bars sans écran géant ni attroupement festif et bruyant en restaus sans supporter corner, pour finir le soir venu par me pendre à un réverbère ; Gérard de Nerval, un célèbre inter gauche doté d’une excellente vision du jeu, disait déjà – soir de défaite, j’imagine – « ce soir je ne rentrerai pas car la nuit sera noire et blanche » (comme la Juventus de Turin), avant de mettre un terme prématuré à une trop brève vie de sac et de corde, rue de la Vieille-Lanterne – ô poésie des toponymes… -, le 26 janvier 1855. Heureusement, il nous reste la littérature.

George Best reste le plus grand joueur à n’avoir jamais disputé une Coupe du Monde : Ballon d’Or en 1968, il avait la malchance d’être de nationalité nord-irlandaise, pays minuscule qui, par un surcroît d’ironie, s’est qualifié par effraction pour les éditions 1958 et 1982, c’est-à- dire avant et après lui. Son jardin était le stade de Manchester United, Old Trafford, alias le théâtre des rêves. Rarement mythologie supportériste et désinvolture princière et ailée sur le gazon auront-elles à ce point coïncidé. Heureuse Albion : il y a le Théâtre du Globe, à Stratford-sur-Avon, avec William, et le théâtre des rêves, à Manchester, avec George. Pour ceux qui pensent que le football n’est que le football, et que nul n’y surpasse Zidane, Best n’est qu’un grand joueur au cœur du Hall of Fame, aux alentours de la trentième place peut-être. Mais pour ceux qui préfèrent Cantona et n’ignorent pas qu’il s’agit de tout autre chose, une extension du domaine de la poésie, ou de la métaphysique, ou de la guérilla, ou du rock’n‘roll, un mélange indémêlable de défi, de coolitude, d’autodérision et de flambe, il n’y a rien ni personne au-dessus de Georgie.

Vincent Duluc est le leadsinger du front row de L’Equipe – pour les snobs qui persisteraient à ne pas s’en être aperçus, le journal le mieux écrit de toute la presse française. Bref, en charriant un peu, l’hyperbole est au reste le moindre de mes défauts : le portrait d’une rock-star par une autre. En fait, ce livre est un poème en prose, une élégie lyrique et bariolée, un hymne puissant et maîtrisé qui rappelle que le foot n’est pas le football : celui-ci n’est qu’une discipline sportive, alors que l’autre, le seul, l’authentique, c’est un belvédère sur le monde et sur la vie, l’un des mieux situés qui soient, comme la littérature et le cinéma : un art, en somme, pop et cool, worldwide (moins les Américains, mais c’est encore plus universel sans eux) et connecté, bigger than life et libre comme le vent. Bref, avec les jolies filles en jupe d’été, les essais de Sartre, les sabres-laser et les riffs des guitar heroes – dans cet ordre ? oh ben vous alors -, l’une des raisons qui fait que la vie vaut d’être vécue.

Plus glamour que Beckham, plus borderline que Maradona, plus tête brûlée que Zlatan et plus sexy que Cristiano Ronaldo, Best aura été la première icône mondialisée – bien avant le mondialisation, et la mise sous coffret marketing démultiplié des icônes. Grandeur et déchéance, car il est mort, noyé dans l’alcool, en 2005, à cinquante-neuf ans. La générosité d’un auteur, et d’un homme, se mesure devant une idole déchue : le généreux est celui qui ne se souvient que de l’idole, le puritain ne pourra s’empêcher de mettre l’accent sur la déchéance. Duluc n’a rien d’une tarentule, et sous sa plume, Best – rarement patronyme aura autant valu destin – ressemble à Sagan, cinq ultimes années terribles de calvaire, certes, mais quelle prodigieuse liberté d’allure et de ton auparavant. Une bannière au long du cortège funèbre donnait de la joie au glas, et ma foi, quand on a mérité cette épitaphe, on peut mourir tranquille : « Maradona : good ; Pelé : better ; George : Best. » Avec George, il n’était pas jusqu’aux supporters qui n’avaient du génie.

En effet, non seulement Best a tombé toutes les filles, dribblé tous les défenseurs, et éclusé tous les open bars, gagnant au passage le sublime surnom du « James Bond du football », mais par surcroît, il a posé sur cette vie de luxe et de gloire une signature inimitable, et d’ailleurs inimitée, de ciseleur d’aphorismes, le meilleur du royaume depuis Oscar Wilde : « J’ai dépensé tout mon argent en filles, en verres et en voitures. Tout le reste, je l’ai gaspillé. » « Les gens disent toujours que j’ai brûlé la chandelle par les deux bouts. Mais c’est peut-être qu’ils n’ont pas une assez grande chandelle. » Et ma préférée : « Si j’avais été moche, vous n’auriez jamais entendu parler de Pelé. »

Reste le titre – synthétique à souhait – qui donne une idée de la gloire flamboyante de George dans un pays dans lequel, comme l’écrit à juste titre Duluc, « la légende et les travaux d’embellissement [sont] pous- sés par une culture britannique qui tient les jolis buts et les mélodies pour un art majeur. » Le cinquième Beatles ? Mais je suis comme vous, les amis : 1430 jours sur 1460, je me dis, mezza voce : « Quand même, c’est abusé. » Sauf qu’un mois tous les quatre ans, la charge de la preuve se renverse, comme on dit en droit pénal, et qu’alors mon commentaire devient : « Mais qui c’était, déjà, les quatre autres ? »

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