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Fréjus est une cité d’exception. Pas seulement pour ses kilomètres de littoral, son taux d’ensoleillement annuel ou sa capacité d’accueil touristique. Fréjus, avant tout ça, c’est Forum Julii, «le Marché de Jules». Jules, c’est Jules César, le plus fameux des dirigeants romains. Pour ne jamais oublier d’où vient la cité fréjusienne, une équipe de travailleurs appliqués s’échine à creuser les terrains constructibles pour répertorier les ruines, dater les murs, déterrer des reliques, mettre à jour des sépultures. Ces gens-là sont de vrais spécialistes, on les appelle «archéologues». Comme Indiana Jones, parfaitement, mais sans fouet et sans chapeau. Par contre, ils ont des pelles mécaniques, des pioches, des outils informatiques, et surtout, des connaissances. En marge du chantier de fouilles qui va s’étaler jusqu’au mois d’octobre au bout de l’impasse Turcan, nous avons rencontré l’un d’entre eux, et non des moindres, puisqu’il s’agit de Pierre Excoffon, adjoint au directeur de la culture. Un vrai passionné, qui connaît parfaitement son sujet, et qui nous dit tout sur les tenants et les aboutissants de ces chantiers de fouilles qui laissent souvent circonspect le spectateur lambda.


Pierre, peux-tu nous expliquer, déjà, ce qui est train de se pas- ser sur la petite impasse Turcan, planquée derrière le CCAS ?

C’est vrai que le projet est planqué au fond d’une impasse. C’est de l’archéologie préventive : on y a fait des diagnostics archéologiques en septembre de l’année dernière parce qu’un particulier projetait d’y construire une maison. On a trouvé des éléments archéologiques remontant essentiellement à l’époque romaine, donc l’État a émis un arrêté de fouilles préventives. Le service archéologique de la ville a postulé, parce que les fouilles sont sou- mises aux marchés publics. Nous avons commencé au mois de juillet, on a trois mois de terrain, et le double pour les études en laboratoire.

Chaque fois qu’on construit quelque chose à Fréjus, c’est comme ça ?

Tout le périmètre de la ville n’est pas inclus dans le zonage archéologique. Quand on dépose un permis de construire, les services de la commune superposent le plan actuel sur le zonage archéologique et si le projet est dedans, la ville doit le communiquer au service de l’État compétent. C’est l’État qui juge de la nécessité. Dans un cas comme Turcan, dans l’enceinte de la ville romaine, c’était certain qu’il y aurait un diagnostic. Mais par exemple, le diagnostic récent au CHI Bonnet ne donnera pas lieu à des fouilles. Ce zonage n’est pas fait au hasard, il évolue constamment en fonction des découvertes, des données géo-morphologiques, etc. Par exemple, on sait maintenant que la mer n’était pas au même niveau.

Mais dans les décennies passées, il y avait déjà des fouilles, ou c’est devenu obligatoire récemment ? Parce que certaines caves de maisons, ici, sont construites sur de très vieilles ruines, on l’a vu sur l’îlot Camelin.

Il y avait des fouilles, mais il n’y avait pas de loi ! Avant c’était peu clair, mais en 1941 on a commencé à statuer sur le fait qu’une opération de fouilles était nécessaire si des vestiges importants étaient menacés. Et si possible à la charge de l’aménageur. Il a fallu attendre 2001 et plusieurs scandales, la Bourse à Marseille par exemple, où l’on a sauvé de justesse le port de la ville grecque, pour avoir une vraie solution. Ces opérations se menaient à l’époque au cas par cas, quand on arrivait à faire payer l’aménageur. Petit à petit les services de l’État se sont décentralisés, et ces choses- là se sont gérées localement. Parallèlement à ça plusieurs associations ont été créées, ici le Cenre Archéologique du Var. Elles réalisaient l’essentiel des fouilles. Au niveau national c’était l’AFAN (Association pour les Fouilles Archéologiques Nationales, ndlr) qui s’en chargeait, et c’est cette association-là, en 2001, qui s’est muée en INRAP (Institut National de Recherches Archéologiques Préventives, ndlr). À l’époque c’était plus facile de financer les associations, c’était plus souple, l’argent transitait par ces structures, c’était de la bricole mais ça fonctionnait.

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Pourtant on a tendance à croire que l’archéologie a toujours fait partie intégrante de la culture locale, surtout à Fréjus…

Les gens s’y intéressent depuis longtemps. Avant c’était le rôle des sociétés savantes, il y a eu Joseph Aubenas, qui a été maire de la ville, et qui était un fana d’archéologie, qui a écrit un livre sur le Fréjus Romain. Certains présidents de sociétés savantes, comme lui, comme Charles Texier, ont vécu ici et allaient sur le terrain lors des destructions. Par exemple on sait qu’Alphonse Donnadieu, en 1930, s’est intéressé au lotissement Le Germinal, sous Les Poiriers. Il a fait des fouilles, on ne sait ni comment ni avec qui, on a des plans approximatifs. Mais c’était sans cadre administratif, pourtant certains vestiges ont été préservés par des actions comme ça.

Toutes ces lois doivent parfois inquiéter certains aménageurs, non ?

L’archéologie fait parfois un peu peur, certains promoteurs se disent que si jamais les diagnostics sont positifs, potentiellement, ils ne pourront pas construire. Alors que l’une de nos missions, c’est d’informer les aménageurs ou même les particuliers. En fait la partie la plus cruciale, c’est le diagnostic : on ouvre, on regarde, avant ça on ne peut rien dire. Il faut que ce soit faisable, que la libération du terrain soit possible. Quand l’État au- torise la fouille, en général le projet de construction est possible. Sauf si les découvertes sont capitales, là il peut arriver que l’État rachète le terrain.

Et ces vestiges, que deviennent-ils ?

Et bien l’archéologue n’a pas forcément beaucoup d’intérêt à les conserver. Conserver, souvent, ça veut dire ne pas fouiller en entier. Pour dater un mur, je suis obligé d’arracher les fondations. Sur le chantier de Camelin, on a tout cassé, arraché les murs, tout déterré. Notre mission c’est de récupérer toutes les informations, jusqu’au trognon, du premier coup. On ne revient jamais sur les lieux du crime.

Mais vous conservez quand même des choses, non ?

On trouve des vestiges mobiliers, qu’on prélève. D’ailleurs on prévoit une exposition le 18 septembre à l’Espace Paul Vernet, sur le thème « Fréjus et la mer », pour présenter quelques résultats récents qu’on a recueilli au chemin de la Lanterne ou au Kipling. Et les 3 et 4 octobre on organise aussi un cycle de conférences, le 3 ce sera au Forum avec 6 conférenciers. On leur a demandé d’adapter leur discours à un public moins spécialiste. Des confé- rences plus longues que ce qu’on faisait avant, devant plus de monde, sans publication au bout, ils ne seront pas obligés de proposer exclusivement de la nouveauté, comme lorsqu’ils publient des articles scientifiques dans les revues spécialisées. Et le 4 octobre on inaugurera une fresque au fond de la crypte archéologique du Kipling, avant ça il y aura des visites guidées. Cette fresque, c’est parce qu’on voulait rendre l’image de la mer qui frappe au pied du Kipling, parce qu’à l’époque, elle était là. Elle sera signée Vincent Fichot, un spécialiste de l’aquarelle.

Là par exemple, sur un chantier comme celui de l’impasse Turcan, qu’est-ce qu’on trouve ?

On complète nos connaissances de la ville. L’avantage, c’est qu’on se trouve à proximité de l’enceinte. On améliore les plans de restitution. Pour l’instant on ne connaît que deux orientations de rues, je ne pense pas qu’on en trouve une troisième. Donc on sait à peu près ce qu’on risque de trouver, mais ce n’est jamais exactement ça qu’on déterre. On est parfois surpris. Et pour cette époque-là, ici, aucune trace écrite n’a été conservée. On n’a pas la chance, comme à Orange par exemple, d’avoir le plan de la ville. Et puis la période romaine est certes la plus spectaculaire, mais on ne trouve pas que des vestiges romains. On étudie l’époque médiévale, l’époque moderne, et dans une moindre mesure l’époque contemporaine.

Qu’est ce que c’est, pour un archéologue, une découverte spectaculaire ?

D’un point de vue scientifique, on a trouvé quelque chose de très important sur le chantier du Théâtre d’Agglomération, le Forum. On a commencé les fouilles, ça ne ressemblait à rien, puis on est tombés sur un rocher, avec un coquillage et des tuiles plantées. Ça a été le point de départ de toute notre réflexion sur cette question de positionnement du littoral. Ça n’avait pourtant l’air de rien. Certains objets sont moins importants, mais ce sont des objets forts, comme les sépultures, ou des statues…par exemple, le César d’Arles. Ce buste, on ne sait pas de quelle époque il date, on ne sait pas s’il a été jeté, on ne sait pas grand-chose. Mais c’est cette découverte qui a permis de financer l’extension du musée d’Arles. Ici, quand on a découvert une arche entière sous 3 mètres de terre au Kipling, on s’est dit « c’est pas possible ».

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