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Il paraît qu’Ed Wood est le plus mauvais réalisateur de films de tous les temps. Certains diront aujourd’hui que ce titre a été conquis par Bernard-Henri Lévy (avec son inimaginable «Le Jour et la Nuit», naufrage absolu dans lequel se noient son épouse Arielle Dombasle, un pauvre Karl Zéro qui passait par là, Alain Delon plus mauvais que jamais et des boxeurs, des montgolfières, bref…n’importe quoi). Mais la différence entre BHL et Ed Wood, c’est que le Français avait quand même quelques moyens pour réaliser son chef d’oeuvre. L’Américain, lui, n’avait pas une thune. Mais à l’instar de son homologue philosophe, il était persuadé d’être totalement génial. Ceux qui ont vu le film que Tim Burton a consacré à Ed Wood connaissent certains rouages de l’histoire de ce cinéaste raté, par- faitement inconscient des réalités économiques d’Hollywood, et in- capable de monter correctement un film, de diriger un acteur ou de faire tenir un décor debout. Et si son «Plan 9 from outer space» est à ce jour considéré comme son Everest de ratage cinématographique, son premier film «Glen or Glenda» n’a rien, mais alors absolument rien à lui envier.

On ne comprend rien, déjà…

Et c’est bien là le principal problème du film : on ne capte pas un beignet de l’histoire, en dehors du fait que Glen, hétérosexuel avéré, aime cependant se travestir en piquant les fringues de sa soeur et de sa future épouse Barbara. Il finit par se questionner intérieurement : est-il, au fond, une femme ? Dans le rôle titre, Ed Wood lui-même, qui dans le privé adore enfiler les pulls en angora de sa compagne Dolores, mais qui s’auto-crédite au générique en tant que Daniel Davis.

On notera d’ailleurs qu’ici tout n’est pas composition, puisque la fiancée de Glen est jouée, dans le film, par Dolores Fuller. Le premier souci de compréhension intervient quand apparaît à l’écran l’acteur hongrois Bela Lugosi, qu’Ed Wood a quasiment ramassé dans le caniveau, addict à la morphine et persuadé que Boris Karloff (le Frankenstein historique) a bousillé sa carrière en faisant oublier la terreur inspirée par la première apparition cinématographique de Dracula (Tod Browning, 1931), film dans lequel Bela Lugosi a gagné ses galons de vedette. Le problème, c’est que le Hongrois a refusé le rôle de Frankenstein, a tué dans l’oeuf son succès en se perdant dans de mauvais films d’horreur, et a fini sa carrière chez Ed Wood, qui l’a rendu légendaire pour des raisons…discutables. Dans «Glen or Glenda», Bela Lugosi incarne un scientifique, ou un dieu, personne n’est plus capable de le dire, qui soi-disant manipule le destin des humains comme s’ils étaient des marionnettes. Le problème, c’est que son texte n’a absolument aucun sens, puisqu’il y est question d’escargots gluants, de queues de chiots, et de dragons verts qui dévorent les enfants. Installé dans une sorte de trône au milieu d’une pièce sombre, il intervient de temps en temps dans le film en répétant toujours la même chose, des phrases en boucle qui ne servent absolument pas l’intrigue, puisqu’elles ne veulent rien dire, et qu’elles sont intercalées n’importe comment par un réalisateur qui pensait qu’avoir Bela Lugosi dans son film génial était la combinaison gagnante qui allait lui assurer le succès. Pauvre garçon…

Et les images d’archives, on en parle ?

En plus d’avoir accordé un rôle insipide et inutile à une vieille gloire du cinéma d’horreur qui ne méritait pas tel traitement, Ed Wood a donc confié le rôle de Barbara à sa fiancée de l’époque Dolores Fuller, qui n’avait en 1953 pas encore écrit de chansons pour Elvis, mais qui se prenait vaguement pour une actrice, ce qu’elle n’était absolument pas. De surcroît, pour combler quelques vides scénaristiques et l’absence (caractérisée) de story-board, le réalisateur a misé une partie de l’imagerie de son film sur des documents d’archives prélevés ça et là en sous-main. Du coup on se retrouve avec des images de la seconde guerre mondiale, qui n’ont rien à faire là, et un plan très étrange de voitures sur l’autoroute, filmées tantôt de jour tantôt de nuit, avec une voix off  dans le fond qui essaie péniblement de faire avancer l’intrigue. Cette voix off, c’est celle du docteur Alton, le narrateur du film, qui essaie d’expliquer à son interlocuteur (et au spectateur) les enjeux du changement de sexe, en lisant un texte tellement mal écrit que c’en est éprouvant pour les neurones.

Un pur produit du terroir pour un naufrage transgenre, trans-culturel, et trans-générationnel.

Un vieil acteur effrayant de nullité, un scénario écrit avec les pieds, un montage abracadabrantesque, des comédiens principaux noyés dans leur propre ignorance du cinéma dans sa globalité, un sujet graveleux (surtout pour l’époque) et extrêmement mal traité…la liste des écueils dans lesquels s’est jeté Ed Wood pour sa fable sociale est presque sans fin. Et pour ne rien arranger, il a également dû composer avec une difficulté qui l’a poursuivie pendant toute sa carrière de cinéaste : il n’a pas décidé de tout, loin de là. Financé par une petite firme spécialisée dans le nanard racoleur, «Glen or Glenda» a dû passer sous l’oeil de George Weiss, patron de Screen Classics, qui voulait un film sur la vie de la transsexuelle Christine Jorgensen, celle-ci ayant défrayé la chronique à l’époque. Il voulait d’ailleurs que le film s’appelle binairement «I changed my sex», et soit à la fois rigolo et dérangeant. Il alloue à Ed Wood une somme misérable pour le tourner en quatre jours, en espérant qu’il se débrouillera pour les autorisations concernant les scènes filmées dans la rue. Entre un producteur aux choix artistiques douteux et un réalisateur possédé par son désir de raconter des histoires délirantes sans aucun don pour le faire, la rencontre était inévitable. Scandalisé par la livraison initiale d’Ed Wood, George Weiss s’est débrouillé pour insérer de longues séquences érotiques qui n’ont absolument rien à voir avec le film, en plein milieu de l’évolution. Ces scènes sont rythmées par de la musique manouche, et sont totalement muettes. On se retrouve à l’arrivée avec un objet informe d’à peine 65 minutes qui paraissent durée trois semaines entières, pendant lesquelles il ne se passe pratiquement rien, si ce n’est l’interaction extrêmement peu crédible entre un travesti et sa fiancée, racontée par un médecin dans un bureau, et manipulée par une force supérieure incarnée par un ex-vampire reconverti en pseudo-dieu obsédé par les escargots, les dragons verts et les queues de chiots. «Tirez les ficelles», et dé- brouillez-vous avec ça !

 

 

 

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