boyhood

C’était sûrement pas le plus cher, ni le plus compliqué à réaliser. « Boyhood » n’est pas un méga-blockbuster de rentrée, avec des super-héros en collants et des sabres lasers. « Boyhood » n’est même pas en 3D. Et pourtant, le film de Richard Linklater est probablement l’opération cinématographique la plus ambitieuse que le 7e art a enfanté depuis bien longtemps. Filmé entre 2002 et 2013 à raison d’une petite semaine par an, Richard Linklater a réuni un casting « à long terme », pour construire une fable familiale américaine, la plus crédible possible. Et au-delà de la prouesse qu’a accomplie l’équipe du film en réunissant plusieurs acteurs de renom (Ethan Hawke et Rosanna Arquete en tête) sur plusieurs années, « Boyhood » n’est pas qu’un petit film de dimanche après-midi avec une particularité en guise de valeur ajoutée. « Boyhood », c’est la vraie vie sur un écran, une ode à la justesse, un prisme non-déformant à travers lequel l’Amérique livre ce qu’elle a de plus ordinaire. Et c’est parfois très beau.

« Trois acteurs pour la même personne, j’y crois pas ».

Pour apprécier « Boyhood » à sa juste valeur, rien de tel qu’une petite documentation sur le concept du film en préambule, histoire de bien comprendre où voulait en venir Richard Linklater. Ceux qui ont assisté, comme nous, à la séance du ciné-club du Vox animée par Laurent de la Médiathèque Villa-Marie, ont eu la chance de profiter de quelques explications. Linklater ne croyant jamais aux histoires sur le long terme mettant en scène plusieurs acteurs pour incarner un même personnage à plusieurs époques de sa vie, il avait envie de réaliser un film avec les mêmes acteurs, mais sur une période de douze ans. Pour cela, il a eu l’idée de vampiriser légèrement les carrières de deux de ses acteurs fétiches, Ethan Hawke et Patricia Arquette, qui ont pu se rendre disponibles une semaine par an, pendant douze ans, toujours à la même période. Mais la véritable idée géniale, c’était de mettre au centre de l’intrigue le personnage de Mason, incarné par Ellar Coltrane, né en 1994. C’est lui que l’on va surtout voir évoluer, pendant douze ans, depuis son entrée à l’école primaire jusqu’à sa découverte de la fac, à peu de choses près.

Le public est souvent sensible aux histoires qui le concernent. En bâtissant une histoire basée sur la vie d’une famille victime de déséquilibres qui n’ont rien d’extraordinaire, Richard Linklater a réussi un exploit que peu de story-tellers parviennent ne serait-ce qu’à effleurer : projeter la quasi-totalité du monde dans un film, impliquer un pourcentage énorme d’êtres humains occidentaux dans une fable dont personne ne peut dire « j’ai jamais rien vécu de tout ça ». Et même si la famille de Mason est basée dans le Texas, avec tout ce que l’état du sud des USA comporte de folklorique (la country, les flingues à douze ans, les pick-ups et les bouteilles de Sprite de 3 litres), l’intégralité du monde occidental finit par s’apercevoir dans ce miroir social de 2h45, qui réunit avec finesse l’art de raconter une histoire, un aspect documentaire jamais barbant, et une crédibilité sans faille grâce à son processus de création.

Ethan Hawke et Patricia Arquette au max.

Les acteurs fétiches de Linklater ne se sont pas montrés ingrats. Ethan Hawke est extraordinaire en père un peu absent mais tellement cool avec ses deux enfants. Il est sensible, à l’écoute, et il fait tout pour tisser des liens forts avec ces deux gamins fruits d’une première union trop vite bousillée. C’est tellement bien écrit que certains parents un peu tétanisés par leurs relations avec leurs enfants « de weekend » pourraient redécouvrir une manière efficace et bien sentie de leur parler. Patricia Arquette est elle aussi magnifique en mère débordée, un peu dans le caca mais pas tout le temps, confrontée à des nazes, à des études sur le tard, à des problèmes de fric, mais toujours entourée, pleine de ressources et digne.

Et que dire d’Ellar Coltrane, qui débute sa carrière d’acteur par le rôle de sa vie, et qui devra espérer désormais ne pas suivre la trajectoire de Mark Hamill, qui après avoir incarné Luke Skywalker a poursuivi sa carrière derrière un micro à doubler des personnages de dessins-animés. Ellar Coltrane mérite beaucoup mieux que ça. Il a bien évidemment été très bien dirigé par Linklater (qui de surcroît lui a accolé sa propre fille, elle aussi très douée, en guise de grande soeur), mais son évolution en tant que comédien peut elle aussi être suivie sur les douze ans de tournage. Et quand on sait à quel point les enfants, voire les ados, sont parfois mauvais sous l’oeil d’une caméra, on ne peut que saluer l’extraordinaire justesse de ce jeune garçon qui très honnêtement, ne pouvait sans doute pas faire mieux. Ils sont forts, ces Américains.

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