La France du cinéma est un incroyable vivier de talents, qui mériterait qu’on fasse plus attention à eux. Celui qui pense ça, c’est Christian Philibert, l’un des réalisateurs les plus atypiques du paysage cinématographique français. Depuis «Les 4 saisons d’Espigoule», celui qui est devenu culte en l’espace d’un film à contre-courant n’a pas chômé. Sur les routes de Provence depuis la sortie d’«Afrik’aïoli», il a trouvé une demi-heure pour nous parler de terroir, de cinéma, du Sénégal, des Césars et du formatage des cerveaux. Rien que ça.


Christian vous en êtes à votre troisième long-métrage, « Afrik’aïoli ». Pourquoi avoir envoyé Espigoule au Sénégal ?

Parce que j’avais pas l’intention de me répéter, et je trouvais intéressant de les extraire du village, de les entraîner vers d’autres cultures. C’est une idée qui a germé assez tôt après Espigoule parce que je ne voulais pas faire une suite au village même, avec « Les 4 Saisons » j’avais un peu fait le tour de la question. Disons qu’Espigoule c’était une manière de s’ancrer dans le territoire, et « Afrik’aïoli » une manière de s’ouvrir au monde. Deux tendances complémentaires. On n’est pas dans la suite commerciale classique.

Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour réaliser ce deuxième volet ?

Bah il fallait trouver la bonne idée. Après Espigoule je pensais m’intégrer plus facilement dans le monde du cinéma, et faire des films peut-être plus « classiques », avec des gros guillemets. « Travail d’Arabe » c’était un peu plus traditionnel. Mais j’ai du mal avec ce milieu, du mal à trouver mes marques. Et puis j’ai compris que j’avais besoin de tourner, de retrouver l’énergie de ma jeunesse perdue (pas totalement mais en partie), et je trouvais intéressant de refaire un film sans budget, mais avec cette énergie qu’on avait pour Espigoule, quand on débutait, c’était une aventure magnifique.Et Afrik’aïoli c’était une aventure encore plus belle, cinématographiquement et humainement c’était magnifique.

D’ailleurs puisqu’on en parle, ce film, « Les 4 saisons d’Espigoule »… D’où a bien pu germer une idée pareille ?

Il y a eu tout un processus artistique. C’est pour ça que j’ai mis du temps à faire Afrik’aïoli d’ailleurs, parce qu l’idée d’emmener Jean-Marc à l’étranger c’est une idée que j’ai eue assez vite après la sortie du film, mais il fallait que je trouve où et comment. Espigoule c’est un processus qui s’étale sur quasiment toutes les années 90. Jean-Marc a acheté le bar de Ginasservis, le café du cours, et moi je me suis mis à filmer ce qui se passait autour de lui, du bar, du village. C’est une première démarche purement « reportage », je me souviens de la première finale européenne de l’OM , à Bari en 91, pour la première fois j’ai mis la caméra dans le bar et on vivait le match tous ensemble. J’en avais fait un film que j’ai passé aux participants. Le premier long-métrage c’est souvent très imprégné de vécu, de choses qu’on a sous les yeux, parce qu’on a peu d’argent. Donc je savais que mon premier film ce serait une comédie un peu rurale, dans un village imaginaire qu’on aurait inventé. Avec mon frère Hervé qui est devenu le maire de Ginasservis, on a inventé Espigoule, et on avait écrit une trilogie. Je ne pensais même pas tourner le film à Ginasservis, j’ai cherché dans tout le Var. Mais quand j’ai réalisé le court-métrage « La revanche de Mr Seguin », qui préfigurait l’univers d’Espigoule, j’ai compris qu’Espigoule et Ginasservis ne faisaient qu’un. C’est aussi ça la démarche documentaire.

C’est difficile de monter des films indépendants comme les vôtres, et d’en assurer la promotion, ou même la diffusion ?

C’est une tuerie, oui…Le système ne laisse plus rien passer, il est implacable, dès qu’on sort des clous on est piétiné. Moi je voulais faire une comédie populaire parce que je pensais que ça allait marcher et ça s’est confirmé, le public adore. Mais quand on n’a pas de force de frappe pour sortir un long-métrage, on est mort-né. Le bouche à oreilles n’a pas le temps de se mettre en place. Donc c’est difficile de créer un film en dehors du système, et même si on y arrive et que l’objet existe, on n’a quasiment aucune chance d’atteindre un gros succès. C’est très peu probable. On en était conscients, et le problème c’est que les distributeurs vous font faire des promos fleuves qui ne servent plus à rien puisque la sortie a été ratée. Donc pour le coup on s’est dit, pour « Afrik’aïoli », qu’il était mieux de faire la promo dans le cadre d’avant-premières avant la sortie. Je suis allé au bout de ma logique, et partout où on l’a fait les gens étaient au rendez-vous dans les salles, il y avait des événements autour du film, etc. Mais on n’a pas pu faire ça dans toute la France. À l’extérieur de la région Paca c’était impossible.

C’est une volonté de rester en dehors des circuits traditionnels ?

C’est un peu les deux. J’ai un vrai problème avec le cinéma français, je ne vois pratiquement que des téléfilms sur les écrans. Je ne dis pas qu’il n’y a pas quelques artistes originaux, mais ils sont une poignée, très peu nombreux, dans ce cinéma très écrit. Je ne m’y retrouve pas, parce que je suis persuadé qu’il y a plus de talent et d’énergie en France que ce qu’on nous propose dans les salles.

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Ça vous fait rire, le cinéma comique français traditionnel ?

Non, ça me fait pas rire…De temps en temps ça peut arriver, quand quelque chose sort du lot, mais ça doit être une fois par an. Non, je suis interloqué par la comédie française. Le problème c’est que c’est mal vu par les réseaux d’auteurs et prétendument « Art et Essai ». Alors qu’en fait ils se ressemblent tous, c’est filmé pareil, les personnages parlent tous de la même manière, on dirait que c’est le même scénariste en France qui écrit tous les scénarios. Il en reste, des gars comme Gaspard Noé qui développent un univers et qui se démarquent complètement des autres. En cherchant un peu on en trouve quelques-uns, mais tellement peu en comparaison des autres, qui en plus sont ceux qui bénéficient des grosses puissances promotionnelles, que ce soient les films dits d’auteurs avec toujours le même casting, ou les comédies commerciales. Ce sont eux qui bénéficient de toute la promo, parce qu’ils sont achetés et financés par les télés. Quand il y a 21 films qui sortent le même jour, c’est impossible de faire la promo pour autant d’œuvres. Je trouve étonnant qu’il soit si compliqué de soutenir les films originaux, le CNC (Centre National du Cinéma, ndlr) pourrait jouer un rôle plus important. Par exemple, mon associé a inscrit le film aux Césars, moi je ne voulais pas. Pour être dans le coffret des Césars (préparé pour les jurés afin qu’ils préparent leur vote, ndlr) c’est 5000 euros, et ça on ne peut pas, parce qu’on a un petit film. Les votants qui achètent ce coffret, pas très cher, pour faire leur choix, ne vont pas voter pour nous. Je ne dis pas que ça suffirait d’y être, mais bon… Tout est fait pour les plus gros, pour les plus riches, c’est pareil dans tous les domaines, pas que dans le cinéma. C’est dommage de formater les cerveaux comme ça.

Est ce que vous avez conscience que vos films sont devenus des phénomènes de société ?

Oui j’en ai pris conscience parce que tous les jours on me met devant le fait accompli. Mais je le savais, quand je faisais Espigoule : ou je faisais un film culte, ou je ne faisais rien du tout. C’était totalement en dehors des clous, avec tout autour de moi des gens qui me disaient « c’est impossible, ça ne donnera jamais un vrai film ». Mais c’est le genre de défis que j’aime. Du coup c’est très personnel, comme long-métrage. Après, le statut de film culte ce n’était pas une chose après laquelle je courais, parce que c’est très éphémère malgré tout.

Quand on regarde vos films, on sent qu’ils sont faits en famille et que du coup, les dialogues ne sont pas complètement écrits. Est-ce qu’on se trompe ?

Dans le cadre d’« Afrik’aïoli » j’ai eu beaucoup recours à l’improvisation. On avait très peu de temps pour tourner, puisqu’on a passé seulement deux semaines en Afrique où le film se déroule à 95 %. On a tourné jour et nuit, et si j’avais dû leur faire jouer des dialogues très précis on n’y serait jamais arrivés. Et puis j’aime bien que les acteurs donnent leur propre couleur au langage, qu’ils ne soient pas là à répéter des dialogues qu’on leur a proposés, j’adore ça. J’aime que les choses m’échappent, que les personnages m’emmènent encore plus loin que ce que j’aurais imaginé. La télé c’est pas ça du tout, il faut respecter les dialogues à la ligne, même quand ils sont nuls. Si j’avais fait un gros succès j’aurais plus de moyens et de liberté, mais là non. En fait l’improvisation j’ai du mal à comprendre que ce ne soit pas plus utilisé dans le cinéma, mais c’est parce que les mecs font du cinéma comme on le leur a appris à l’école.

En parallèle des longs-métrages, vous continuez à sévir avec quelques courts. C’est pour rester actif ou c’est un prétexte pour explorer d’autres choses ?

La plupart sont des petits films pour les dvd bonus, ça me permet de tourner la page de l’univers d’Espigoule. J’en ai aussi fait un qui se passe au XVIIIe siècle, mais c’était expérimental, c’était pour tester ma méthode sur une autre époque. Le court-métrage n’a jamais été pour moi une finalité, j’ai besoin de plus de temps pour développer et m’exprimer. Mais ça peut arriver que j’en fasse encore d’autres. Cela dit, je me sens mieux si j’ai plus de temps.

La promo d’« Afrik’aïoli » n’en finit pas, parce que vous la faites avec les moyens du bord, mais après ça, vous savez déjà ce qui va se passer pour vous ?

Depuis j’ai réalisé un documentaire sur le débarquement de Provence qui a été diffusé le 15 août sur France 3 national. En fait ma véritable alternance elle est entre les films longs et les documentaires, parce que je suis passionné d’histoire. Et j’aurais rêvé de faire des films historiques, mais pour l’instant on me rit au nez. C’est passionnant les documentaires historiques, on est obligé de lire beaucoup, de rencontrer les bonnes personnes, des historiens, des témoins, on s’instruit énormément, on travaille en équipe réduite, c’est familial. Et pour moi c’est une économie plus importante puisque mes documentaires sont finalement assez classiques dans la forme. Ce qui m’intéresse c’est pas d’inventer, c’est de raconter l’histoire, et c’est plus logique qu’un large public puisse s’intéresser à des sujets comme celui du débarquement de Provence. C’est le plus grand événement militaire de l’histoire de la région Paca, et pourtant c’est assez méconnu. Ça s’appelle « Provence – Août 1944, l’autre débarquement ». J’ai aussi plusieurs projets en tête pour le cinéma, et ces derniers temps il y en a un qui prend un peu plus forme que les autres, mais on en parlera plus tard de ça, là c’est que le début.

 

 

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