interstellar

« Le film de l’année ». Vous allez entendre ça souvent, à propos d' »Interstellar ». Bien évidemment, l’attribution de ce genre de titre honorifique peut toujours se discuter. Mais si le but, si l’objet de la récompense est de rendre hommage à la créativité, à l’invention, à la technique, à l’émotion, et à la qualité de l’histoire (originale, ça existe encore) racontée sur un écran, alors oui, « Interstellar » sera probablement le film de l’année. Et comme je n’aime pas qu’on catapulte une oeuvre quelconque au sommet de la pyramide sans m’expliquer clairement pourquoi, je vais tenter de vous exposer en moins de mille mots comment Christopher Nolan, pendant 2h49, s’est mis à marcher sur le monde du 7e Art. En chaussures de combat, lestées, coquées, et rétro-propulsées.

L’humanité en danger, des tiroirs et des ficelles

Jamais, peut-être, la théorie de la « bande-annonce qui dit tout » n’a été aussi mise à mal par un film. Pendant des mois (ça avait commencé dès le mois de juillet), la Warner Bros nous a vendu un trip cosmique qui ressemblait vaguement à « Gravity », avec en toile de fond la recherche d’un nouveau monde pour établir une humanité en danger sur sa Terre, planète mourante. Dans le scaphandre du sauveur, l’acteur à la mode, Matthew McConaughey, confronté à la sublime Anne Hathaway (même avec les cheveux courts), et dirigés depuis la base par Michael Caine, jamais aussi bon que depuis qu’il est vieux. En fin de compte, la Warner ne nous avait rien dit sur la véritable teneur du film. Et pour l’expliquer, nous avons deux solutions : soit les producteurs ont abondé dans le sens du réalisateur, et ont donc laissé planer volontairement le doute sur la véritable nature d' »Interstellar » pour intriguer le spectateur, soit Nolan tenait à une toute autre méthode de communication mais s’est heurté aux nécessités marketing et s’est retrouvé avec une bande-annonce surfant sur le succès de « Gravity » et le souvenir ému de « 2001 – L’odyssée de l’espace ». Quoi qu’il en soit, travailler ainsi sur la matière d' »Interstellar » aura produit les mêmes effets qu’une recette de cuisine adaptée par un grand chef : peu importe la cuisson, si la viande est bonne, elle est bonne.

La bande-annonce ne mentait pas, cependant. Cooper (Matthew McConaughey) va bel et bien partir dans l’espace à la recherche d’un monde nouveau, parce que la Terre est exsangue. Ne pousse plus que du maïs, sur une planète agonie de tempêtes de sables, où même disputer un pauvre match de base-ball est devenu impossible. Chercher une nouvelle planète est obligatoire, l’humanité est décimée, les enfants ne tiennent plus le coup, même les machines se mettent à déconner à cause de phénomènes plus ou moins explicables, impliquant la gravité. Pilote de la NASA jadis reconnu, Cooper est devenu exploitant agricole pour deux raisons : un crash qui l’a miraculeusement épargné, et la nécessité de produire de la nourriture, très largement pré-éminente sur le besoin de scientifiques. Son fils a la main verte, sa fille, Murphy, beaucoup moins. C’est à partir de là que vous expliquer le reste de l’histoire va devenir très compliqué en évitant le spoil. Christopher Nolan et son frère scénariste Johnathan ont toujours eu un goût prononcé pour les ficelles scénaristiques ramifiées dans tous les sens, les histoires à tiroirs et les pirouettes inattendues. Ce qu’ils avaient réussi brillamment dans « Memento » ou dans le sublime et très sous-estimé « Le prestige », puis raté en en faisant beaucoup trop dans « Inception », ils l’ont ici transcendé. En débarrassant leur histoire d’une potentielle complexité inutile, en laissant la relativité scientifique volontairement vaporeuse et inaccessible au tout-venant, la mécanique du récit fonctionne à merveille. « Interstellar » ne se comprend pas, ne se théorise pas, se discutera peut-être, mais surtout, il s’avale.

Préparez vos mouchoirs

Une fois que vous serez débarrassé de votre vaine envie de tout comprendre (certains dialogues non-décodés, assez proches de ceux de « The Big Bang Theory », vont rapidement vous dissuader), vous serez normalement pris dans une intense aventure humaine, et vous aurez envie de savoir l’essentiel qui vous échappait jusqu’ici, alors que c’était évident : qu’est ce qu’ils vont trouver ? En se contentant de ça, sans chercher à capter si les calculs sont justes, si la relativité temporelle est scientifiquement validée ou si la mécanique du trou noir (chose dont on ne sait finalement pas grand-chose) est respectée à la lettre, on entre dans un moment de cinéma absolument merveilleux. Le spectacle visuel est renversant, l’immersion de ces explorateurs de l’extrême dans le silence glacial de l’espace infini n’a pratiquement rien à envier à la copie rendue par Alfonso Cuaron avec son « Gravity ». Nolan a également emprunté quelques codes à Stanley Kubrick (comment l’éviter ?) et s’il n’a pas posé les partitions de Vivaldi sur ses images, il a toutefois osé quelques moments musicaux oniriques rappelant un peu « 2001… », en n’étant pas un pionnier, mais sans se couvrir de ridicule et sans vanité excessive.

Mais ce qu’a réussi l’équipe du film, c’est avant tout l’histoire, et c’est bien ça qui compte le plus. Rarement une odyssée humaine n’aura eu tant d’impact, en impliquant tout ce qui fait de nous des êtres dotés de sentiments. Colère, amour, désarroi, impuissance, couardise, vanité, espoir, curiosité, mépris, abandon, le tableau des émotions mises en rotation par Christopher Nolan est sans limite. D’un énorme blockbuster au budget gargantuesque, « Interstellar » sait se muer en fable spatiale sensible et cérébrale, sans se noyer dans une complexité délétère alors que c’était plus que possible. D’un film pour geeks volontiers incrédules, « Interstellar » est en fait un film pour grands romantiques, épicuriens de l’image. Trop réfléchir n’amène pas toujours à la bonne solution. Le film de Nolan se regarde avec l’instinct et les tripes plus qu’avec le cerveau. Et même si nombreux sont ceux qui vont s’offusquer de nombreux points de détails, des emprunts à Kubrick, à Cuaron, de la vulgarisation scientifique, de la possibilité de tout ce qu’ils vont voir leur exploser à la face pendant ces 2h49 de brillance cosmique, essayez de ne pas laisser vos âmes de rêveurs se faire corrompre. Promesse tenue, mille mots.

 

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