Aujourd’hui (pas de commentaires sur la date, on sait !) petit retour dans les années 80 avec le seul magasin de musique qui a tenu le choc depuis tout ce temps : Rhapsody. Le mois dernier, pour notre rubrique « Le Pro » dans nos pages physiques (bientôt chez vous), nous avons rencontré Daniel Demay, un patron heureux qui a su mener une barque bien difficile à manoeuvrer jusqu’à l’orée de l’année 2015. Et même si on connaissait le magasin quasiment depuis toujours (en tous cas, depuis que nous sommes en âge de nous intéresser à ce qu’il y a dedans), que nous avons suivi toutes les évolutions, l’agrandissement surtout, nous en avons appris de belles sur l’histoire de cette boutique qui traverse les années pendant que ses concurrents se cassent la gueule. Comment, pourquoi, jusqu’où, c’est de tout ça que nous avons discuté avec le boss, qui vous réserve quelques bonnes surprises pour l’hiver, vous vous en doutez…


Rhapsody est une boutique indépendante qui tient le coup depuis longtemps maintenant, qui évolue, même. Comment vous expliquez ce succès ?

On est là depuis 1986, on a commencé par un magasin de pianos à Draguignan qui s’appelait Sainte-Cécile. On avait une forte demande sur d’autres instruments mais on ne pouvait pas satisfaire nos clients. Alors en 1986 j’ai décidé de passer à un magasin généraliste.  Des magasins comme ça il y en avait 6, ou même 8 entre Saint-Raphaël et Draguignan, Estérel Musique, Musique 147, Allegro, etc…

Comment ça se fait qu’ils aient tous disparu et pas le vôtre ?

La première des choses c’est qu’il n’y a pas de magasins franchisés, en France. Les grands distributeurs ne vendent pas ce qu’on vend, on n’a pas à lutter contre Leclerc, Carrefour, etc…Ce qui nous laisse une certaine indépendance. En étant généraliste on se rattrape sur tous les instruments, on peut suivre les modes. Quand « Joe le taxi »‘ est sorti on ne fournissait pas en saxophone, on aurait dû ! Donc j’ai voulu rester généraliste, mais avec des vendeurs spécialistes, pour que les musiciens qui viennent chez nous tombent sur des vendeurs qui connaissent leur sujet. La plupart de ces magasins qui ont disparu avaient des vendeurs généralistes. Les clients sont connaisseurs, il leur faut un bon interlocuteur en face. Quand tu veux un clavier tu as Fred qui sait de quoi il parle, pour les batteries c’est Ludo et c’est la même chose, et ce dans tous les domaines. Certains ont voulu créer des boutiques spécialisées, mais ça tu peux le faire dans les grandes villes comme Nice, où Guitar Maniac ne vend que des guitares. Ici on est obligé de se rattraper partout, mais je voulais un spécialiste pour chaque instrument.

Ce que les autres n’ont pas eu, aussi, c’est le courage de voir grand.

Je me suis rendu compte que la distribution changeait. On n’allait plus acheter sa télé dans le bouclard du coin, mais chez Darty où il y en avait 60 d’exposées. On allait chez les grands distributeurs, et les gens ont prix l’habitude d’avoir du choix et du stock. Rentrer dans un petit magasin c’était devenu moins convaincant. Et puis il nous fallait un parking. On en avait souffert à Draguignan, dans le premier magasin rue de la Liberté. Quand on ouvrait il n’y avait plus une place de libre, et les clients devaient trimballer du matériel assez lourd entre chez nous et leurs voitures garées 200, 300 mètres plus loin, ou en double file, les flics qui passent, bref…Il nous fallait un endroit comme celui-là au Capitou, avec une grande surface et un parking.

C’était compliqué de s’installer dans une zone comme celle du Capitou ?

Très ! Je voulais aller du côté de Carrefour, mais il fallait jouer avec des gros bras comme Darty ou Conforama pour avoir les terrains. On se serait retrouvés en cinquième contre-allée, tout au fond, avec les peupliers et les sacs plastiques ou les caravanes brûlées. Donc il y avait la solution du Capitou qui n’était pas exploité comme aujourd’hui, les terrains étaient abordables, mais quand je suis allé voir les banques pour leur présenter ça, elles n’y ont pas cru. Sauf une. Et on est arrivés ici en 2001.

Avec ses 800 m², vous êtes devenus distributeur officiel de beaucoup de grandes marques, qui n’accordent pas ce privilège à tout le monde.

C’est ce que je voulais faire, avec cette surface. La banque m’a donné un budget pour réaliser mon commerce, comme je le voulais, et en fonction des expériences qu’on avait. Mélanger les musiciens classiques et les gens du rock, ça n’allait pas, donc on a fait deux magasins en un. Et puis les distributeurs imposent une large exposition : pour passer un contrat avec Gibson, on ne peut pas accrocher cinq guitares au mur, il en faut 60. Pareil avec Fender comme on est en train de le faire en ce moment. Tous les petits magasins sont un peu condamnés à cause de ça. Les importateurs imposent ça, en fait les grandes marques importent elles-mêmes leurs produits, et limitent leurs points de vente au maximum pour réduire leurs frais. 20 ou 25 endroits bien exposés en France, pas plus. On a pris le train en marche.

Une chose paradoxale, c’est que le monde de la musique va plutôt mal, alors que le marché de l’instrument est plutôt stable, comment ça se fait ?

Quand on a commencé à Draguignan, le conservatoire du coin regroupait une quinzaine de communes alentours, et 400 élèves. Depuis, dans chaque petit village il y a une école de musique, mais le conservatoire de Draguignan a toujours ses 400 élèves. Ils sont devenus 3 ou 4000, qui jouent d’un instrument. Les musiciens pros rencontrent beaucoup de problèmes, à cause du bruit, des lois sur les heures tardives, et des cachets. Mais la musique amateur se porte de mieux en mieux.

Vous jouez d’un instrument ?

Je jouais de la batterie, mais j’ai arrêté à cause du travail. Je vivais en région parisienne avant de m’expatrier au soleil, j’ai voulu vendre des instruments et je pensais que ce serait l’occasion de m’y remettre. Je tapotais, mais je n’ai jamais eu le temps d’y retourner.

On vous demande ça parce qu’on pensait que votre truc c’était le piano.

J’en ai vendu et beaucoup livré, pendant 30 ans. Pour éviter les frais élevés de livraison je le faisais moi-même. Même jusqu’à un septième étage, à Hyères. En l’espace d’1/4 d’heure j’avais l’impression d’avoir bossé douze heures ! Maintenant je suis heureux de la vie que j’ai, on vend de la passion. C’est plus sympa que de réparer un moteur ou de livrer un lave-linge, on vend du bonheur. ça m’est déjà arrivé de me faire offrir le champagne, après la livraison d’un piano.

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