Au mois d’octobre le Point K accueillait à Saint-Raphaël une exposition exceptionnelle. Pierre Terrasson, l’un des plus illustres photographes de rock français, a dépoussiéré ses archives pour accrocher sur les murs de l’ancien hangar à bateaux de véritables morceaux d’histoire. En plus des ses nombreux travaux sur Bashung et Gainsbourg, on peut y voir toute la fine fleur du rock français mais aussi mondial, entre les Stones, Lou Reed, les Bérus ou Indochine, et même AC/DC. Nous en avons profité pour rencontrer l’homme qui se cache derrière son objectif depuis plus de 35 ans, et nous en avons appris de belles. Entre anecdotes savoureuses, bons mots bien sentis, amour du métier et passion pour la vie en général, Pierre Terrasson fait partie de cette caste d’artistes comme on n’en fait plus. Entier, sans concession, et d’une désarmante lucidité.

Pierre Terrasson, des gens comme vous, on a l’impression qu’il n’y en a plus. En tous cas plus de nouveaux. C’est vrai ou pas ?

Euh…C’est peut-être une question de sujet, à mon avis il y a un problème avec le sujet. Mais c’est vrai qu’en tant que tel, c’est un métier qui n’existe plus. Photographe de rock, comme on le présentait dans les années 80, c’est fini. Les gens considéraient ça comme un vrai boulot, on travaillait en argentique, tout faisait qu’il y avait une notion de métier.

Et donc il y a un problème de qualité d’artistes ?

Ben ça va avec, l’artiste, le sujet…C’est vrai que t’es lié avec le sujet, c’est le problème de la photo. Tu fais des images de gens, vaut mieux que ce soient des gens inspirants. C’est plus motivant.

C’est quoi, qui vous a donné envie de percer dans cette niche-là ?

Le rock et la photo, vraiment, les deux. Quand j’étais gamin dans les années 70, déjà j’écoutais beaucoup de musique et surtout du rock. Je faisais aussi de la photo très jeune, avec un labo perso. Mes potes étaient tous des artistes maudits qui se prenaient pour Rimbaud ou Verlaine, on avait les cheveux  longs, on parlait que de Beat Generation, de Kerouac, tu vois le genre…

C’était à Paris ?

Je traînais beaucoup dans ces milieux-là. On avait tous des aspirations artistiques, tout le monde essayait de faire des trucs.  Tout est parti d’une façon de vivre, en fait. Une manière de vivre « urbaine ».

LOU REED 08

C’était facile de s’insérer dans ce milieu-là . Ou c’est de la chance ?

Ben j’aime assez penser qu’il y avait aussi un peu de talent (rires) ! Je pense que ça a été aussi une affaire de bol, moi j’étais aux beaux-arts, mais je n’y faisais pas du tout de photos. J’ai commencé à faire des photos dans mon coin, et j’ai démarché des magazines. Et puis à l’époque il y avait autour de tout ça une petite économie, les gens payaient pour avoir des images. Pas cher, hein, enfin pas toujours, mais on est en 78, même les fanzines qui sont de petits mensuels, nous achetaient des photos. Quand tu la vendais pas à l’un tu pouvais la vendre à l’autre, j’ai tourné là-dessus pendant un paquet d’années. Je faisais des séries, des tirages noir et blanc, et des duplications en diapos, jusqu’aux années 90 où là j’ai pris un vendeur pour s’en occuper. Je me suis à peu près traîné correctement jusqu’en 95, mais après j’ai fait de la merde, aussi, attention ! Photographiquement c’était pas de la merde,  mais c’était au niveau des sujets.  Je ne pouvais pas toujours choisir.

Et quand on est rentrés dans les années 2000, comment vous l’avez négocié, le virage du numérique, de l’image facile ?

En gros, j’ai fait 10 ans de presse rock, c’est les photos qui sont ici (au point K, ndlr). Après j’ai bossé dans le showbiz, la variété, avec des artistes importants, Vanessa Paradis, j’ai suivi toute la Bruel Mania en exclu, et j’ai gagné beaucoup de pognon à ce moment-là, en 90-95. J’ai fait au moins 50 couvertures de magazines, Match, VSD, je gagnais beaucoup de blé. Jil Caplan, qui marchait bien, des affiches, des albums.

rhcp la TER 05

Pas que des choix de coeur…

Oh si, Caplan c’était cool, c’est quelqu’un de crédible ! Ya pire qu’elle, non ? Les gens étaient sympas dans l’ensemble. J’ai fait Hélène, par exemple, elle était sympa, et puis plutôt pas mal ! Je me suis barré à Taïwan avec elle, on a fait plein de trucs incroyables ! Indochine au Pérou, les Stranglers à Tel-aviv, des trucs insensés. Malheureusement j’ai raté toute la vague Grunge, en France on a tout raté, fallait vivre à Londres, pour ça. Et puis famille, enfants, boulot, je faisais pas ce métier à mi-temps, ça s’est compliqué…Je suis tombé sur les boys bands, après…Grand moment ! Les Worlds Apart, tous ces trucs-là. Sur le plan de l’image ça pouvait aller, mais fallait se mettre des trucs dans les oreilles. Je bossais pas mal de Raï, aussi, j’ai photographié toutes les pochettes de Cheb Mami. Mais tu connais sa vie, il a fait n’importe quoi, ce con ! Après j’ai beaucoup bossé pour des groupes de rap, parce que c’était la presse jeune qui me faisait bouffer. Pas NTM, plutôt Doc Gynéco.

Et donc, en l’an 2000, tu mangeais avec quoi ?

Ben je me rappelle plus, faut que je regarde ! Non, sérieusement, je suis plutôt parti dans un délire de livres, l’édition, et puis les expos. J’étais moins dans la production, parce que j’y retrouvais plus mes petits. J’ai continué à bosser dans la scène parisienne, mais tu peux pas en vivre, de ça. Et trouver un autre job, non merci.

Parlons un peu de cet endroit, le Point K. C’est la première fois que tu viens ?

Non je suis venu au mois de juillet, pour un repérage.Parce que j’aime pas arriver du jour au lendemain, dans un truc inconnu. Je suis arrivé ici via une amie, Catherine, qui possède un lieu d’exposition  à Vaux-le-Pesnil. Ils se connaissent, avec Gilles, et c’est elle qui m’a expliqué qu’ici il y avait sûrement un lieu qui m’irait bien pour exposer alors elle leur a parlé de moi. J’aime bien accrocher des photos comme les miennes dans une galerie pas traditionnelle. Les photos se sentent mieux ici, et moi avec. C’est un endroit très rock n’roll, ici, urbain. Je suis passé au mois de juillet pour respirer l’endroit, je savais tout de suite que ça allait le faire. On a aussi eu une discution entre artistes, tout ça c’est des trucs qui m’ont aidé à me sentir bien. J’ai exposé dans un autre lieu à Strasbourg, où l’ambiance était propice aussi.

Les artistes vous en avez côtoyé des dizaines. On devient ami avec eux, à force de les photographier ?

Ah, alors, non ! Curieusement, le seul mec avec qui j’ai encore des rapports, c’est Lazaro, des Garçons Bouchers. Il m’appelle tous les deux ans pour une pochette, une affiche. Mais aussi, il faut dire qu’on a des penchants communs, pour la bonne bouffe, le pinard, les autres je n’ai quasiment plus de rapports avec eux. J’aime bien, le vin, j’ai un fermage, je produis du Syrah, j’ai le droit de sortir 800 bouteilles, on en vend un peu quand il en reste.

Vanessa  PARADIS

Je vous posais cette question parce que quand on regarde l’expo, on se dit que Pierre Terrasson devait être très pote avec Gainsbourg et Bashung, quand-même.

Ah ben oui mais moi je te parle des vivants ! Moi je suis pote avec des morts, souvent. Je préfère les morts, c’est un peu nostalgique. Gainsbourg c’était un mec extraordinaire ! D’une générosité incroyable, il aurait pu être avec nous, là, à boire un coup. Bashung pareil. Gainsbourg, il a filé du blé à un de mes assistants pour qu’il aille se refaire les dents, 10 000 balles. Il a arrêté la séance photo, il a sorti du pognon d’un attaché-case et il lui a donné 10 000 balles parce qu’ils ont discuté de son problème et qu’il a compris qu’il ne pouvait pas se faire soigner. Il a précisé qu’il fallait garder ça pour lui, mais il avait l’habitude, à l’époque il vivait avec une femme qui prenait de l’opium…bref, c’est vieux, tout ça !

Ce qui est merveilleux dans cette expo, c’est que des photos, vous en avez accroché des tonnes.

Ben je me suis dit qu’un endroit comme ça, il fallait l’attaquer ! Sinon, tu te fais niquer…J’aurais pu mettre deux, trois trucs, mais non. Et puis Gilles il a une grande tolérance il m’a laissé faire comme je voulais.

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Comment on fait pour passer de Lou Reed aux Bérus, niveau ambiance de travail ?

Lou Reed ? Mais y avait pas plus coincé que Lou Reed. Maintenant il est coincé pour de bon, il est mort. Très respectable, mais à chaque fois que j’ai travaillé avec lui c’était invivable, coincé, chiant. La première fois il était en promo, je suis passé derrière un mlec de la télé qui avait laissé tomber un spot à 10 cm de la tronche de Lou Reed. Je lui demandais « vous pouvez vous mettre là ? » Non. « Vous Tourner ? Non. Je l’ai mis dans un coin, entre le lit et la lampe, j’ai fait des portraits, mais je pouvais rien en sortir. Trois minutes, et basta. Je suis toujours resté à ma place, avec lui mais avec tous les autres, c’est le métier. On ne devient pas pote avec ces gens-là, surtout quand on est un photographe indépendant. Fallait que je sois bon, rapide, le taf, quoi !

Bon, et ce tryptique de Mick Jagger, on en parler ? Comment vous avez fait, pour lui faire prendre ces poses débiles ?

Oh il a fait ça tout seul. C’est un vrai pro, lui. Jagger, j’ai fait une heure de studio, avec lui, on a des photos magnifiques, couleur et noir et blanc. J’étais au grand angle, on a pris beaucoup de libertés. En une heure on a fait la pochette d’un de ses singles, issu d’un album assez merdique, en solo. C’est un grand pro, tu peux le guider, mais y a du feeling, avec un mec comme ça. Je préfère Lou Reed, artistiquement, hein, je l’ai même fait découvrir à Vanessa Paradis. Demande-lui, si tu la croises !

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