Il n’y a guère qu’une équivalence au cul par-dessus tête déclenché par Quentin Tarantino dans l’histoire, la hiérarchie, bref dans le Panthéon de son art ; c’est le surréalisme. De même que le wunderkind de Pasadena, têtu et généreux, aura accompagné son titre, aussi évident qu’officieux, de plus grand cinéaste vivant, d’une réhabilitation de films naufragés, qu’il cite, exhume ou pastiche avec un plaisir gourmand et contagieux, André Breton et ses amis auront, le tumulte de la guerre et l’énergie de la jeunesse aidant, lacéré les idoles de leur époque, ce dont certains – Barrès – ne se seront jamais remis, en exhumant des catacombes dynamiteurs archangéliques, dorénavant totems et tabous, tels Lautréamont et Rimbaud.
Ainsi un film de sabre aura-t-il pu faire l’ouverture du festival de Cannes, le genre le plus unanimement méprisé intronisé – mais pour cette seule fois – dans le Fort Knox de la légitimation culturelle. Mais Bruce Lee n’y aura pas gagné un badge full access à titre posthume : Tarantino demeure un hapax, une exception. Sa singularité, et sa force, c’est d’avoir coulé les codes cools et décontractés de la série Z dans la haute couture ultra-stylisée de la cinéphilie métaphysique et existentielle. L’épilogue de Pulp fiction est un dialogue dostoïevskien, mais auparavant ça défouraille jubilatoirement dans tous les sens : bref, il coche toutes les cases, et coalise tous les publics.
Kill Bill 1 et 2 – quatre heures en tout de cinéma virtuose en liberté – respecte cette équation unique qui fait que, s’il y a des millions de tarantiniens, il n’y a qu’un seul Tarantino. (L’exemple de Robert Rodriguez démontre que Machete sans Howard Hawks, ce n’est quand même pas pareil.) Le synopsis tiendrait pourtant sur un timbre-poste ; The bride (Uma Thurmann, splendide) veut se venger. Mais la maestria propre à Tarantino, unique au monde, c’est, comme à chaque film, de promener ses audaces et sa bouillonnante créativité dans un arrière- plan ultra-référencé, qui déclenche un sourire de connivence chez les spectateurs. C’est le prophète de l’avènement de la culture de masse, et c’est – simultanément, sans déroger ni déchoir – un immense cinéaste. Un prince du cool, oui, mais doté d’une Palme d’Or.

Quentin TARANTINO, Kill Bill 1 et 2, 2003-2004.

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