La griffe du passé, c’est d’abord un film maudit dans la filmographie de son auteur, splendide aérolithe solitaire égaré entre deux champs de force : en effet, Jacques Tourneur s’est auparavant imposé par la novation de son cinéma fantastique, de Vaudou à La Féline, pour ensuite s’illustrer, plus sagement, dans le genre alors puissant et codifié qu’est le western (Wichita 1955). En 1947, il a déjà délaissé cette première manière, et n’a pas encore abordé la seconde : d’où ce polar unique et brillantissime, à la fois calme et surtendu, comme le cœur comprimé d’un moteur à explosion, jalon et pivot d’une carrière menée tambour battant.
Jeff Bailey (Robert Mitchum), pompiste dans un bled de Californie, est poursuivi par la rancune tenace du charismatique et redoutable Whit Stirling (Kirk Douglas) – pour une histoire d’amour et d’argent, comme toujours. L’éternel trio : la garce, le salaud pur jus, et le cœur d’artichaut pris dans une sale histoire trop grande pour lui. Le film noir aussi est codifié, tu m’étonnes, mais en 1947 il était encore dans l’enfance, et les codes s’en inventaient au fur et à mesure que les chefs-d’œuvre successifs les construisaient, ce qui fait que la liberté du cinéaste, optimale, crevait l’écran. Ce qu’il y a de magnifique au cinéma, c’est que même les classiques les plus incontestables, et si La griffe du passé n’en est pas un j’accepte de participer à une émission de téléréalité, peuvent être restitués dans leur contexte. C’est plus facile qu’avec Homère ou Rembrandt.
Le rôle féminin est interprété par Jane Greer. Qui ça ? Mais vous avez parfaitement raison, les amis : elle compte pour du beurre. Le poivre et le sel du film et de la terre, ce sont Mitchum et Douglas, chacun conforme à lui-même, à son image sociale comme à son talent d’acteur – à supposer que les deux ne se confondent point – jusqu’au bord de la caricature ou du génie : Mitchum, tout en épaules, tout en nonchalance, tout en muscles, tout en flegme ; Douglas, tout en fossettes, tout en arêtes, tout en sourire, tout en os. Le prince du cool, et le teigneux électrique : deux idées, et deux incarnations du charme masculin. Mitchum est mort en 1997, mais Kirk Douglas, son aîné pourtant, 98 ans aux prunes, est le dernier monstre sacré de l’âge d’or d’Hollywood. Qu’il vive cent ans : c’est à la fois plus réalisable, et plus mérité, que pour Justin Bieber.

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