Quand nous avons lancé l’idée de réaliser un sujet sur la dépendance aux écrans et aux réseaux sociaux en conférence de rédaction, on avait l’intime conviction que ce serait un sujet intéressant qu’on prendrait beaucoup de plaisir à écrire. En revanche, on nourrissait quelques doutes quant à la recherche des intervenants : «qu’est-ce qu’on va bien pouvoir demander ? Et à qui ?» Il nous fallait un psychiatre, mais où est-ce qu’on allait en trouver un au fait de ces histoires de dépendance nouvelle version ? Il suffisait pourtant de franchir la porte du CHI Bonnet, pour tomber sur Michèle Battista, pédopsychiatre très au fait de ces maladies mentales 2.0. Un entretien qui plonge volontiers dans la psychose, si on ne le lit pas jusqu’au bout !

Michèle Battista, vous êtes psychiatre pour enfants, et uniquement pour les enfants ?

Uniquement. Comme me l’a dit le professeur Rufo (celui de la télé, ndlr), j’avais bien commencé ma vie puisque j’étais pédiatre, puis je l’ai rencontré, je suis devenue heureuse en étant son élève et j’ai changé de carrière. Je m’occupe d’enfants entre 0 et 18 ans, je parle très bien leur langage. Je parle les émotions, les mouvements, le sans langage, mais aussi avec des mots. Je comprends ce qu’ils me disent, même les bébés, mais je ne parle pas la langue des bébés, je suis une adulte standard !

Quand on rentre dans la salle d’attente, on tombe sur un classeur qui explique ce qu’on peut faire pour décrocher un enfant des écrans. C’est donc une dépendance qui existe, ça tombe bien c’est le cœur du sujet !

Il y a plusieurs problèmes. D’abord le fait que les enfants grandissent avec des écrans, c’est quand même quelque chose de récent. Facebook a une dizaine d’années, Internet est dans tous les foyers depuis 15 ans, même s’il a 25 ans. Ils naissent avec des écrans, Facebook, Internet, ce qui n’était pas le cas pour la plupart des parents. Donc la première nécessité, c’est d’accorder nos manières de fonctionner. Nous, quand nous étions petits, nous avons grandi avec des parents qui nous parlaient. Maintenant, spontanément en se levant le matin, les enfants allument une télé, une tablette, se mettent à jouer à des choses…Tout ça on ne l’avait pas. Ça ne veut pas dire que c’est bien ou mal, mais ça soulève une réflexion nécessaire. Et que faire ? Il y a eu des tas d’études biologiques sur l’influence de la lumière, on sait que ça influe sur le cerveau, les signaux lumineux sur-stimulent le cerveau, ce qui crée des troubles du sommeil.

La fameuse lumière bleue qui empêche de dormir ?

Oui, avec ses signaux trop rapprochés. Ça explique en partie des pertes de sommeil chez les enfants, dès leur plus jeune âge. C’est complètement différent d’un livre, par exemple, qui ne provoque pas les mêmes signaux sur le cerveau. Les enfants dorment de moins en moins avec ces choses-là.

Vous devez être confrontée à deux types de parents : ceux qui s’inquiètent sincèrement de ces problèmes, et ceux qui n’ont pas conscience de l’impact des écrans.

C’est évident, puisque les adultes actuels ont la notion de ce que sont ces objets. On a vécu sans, et on peut se demander pourquoi ces objets, surtout les téléphones portables, se sont introduits dans nos vies. La seconde question, c’est pourquoi est-ce qu’on en devient accro ? Ça devient notre doudou. Dès qu’on a un moment de vide, on se le réapproprie. On s’est rendu compte que même nous les adultes, on retrouvait cet objet typique de l’enfance.

En se comportant comme si on avait 5 ans ?

Quand on ne sait pas où il est on le cherche, quand on se sent seul on discute, on regarde les mails, on va sur Facebook, et de temps en temps on se met à chercher un jeu apaisant, où l’on est toujours dans la réussite, en secret, genre CandyCrush. Quand on perd on recommence, on modifie les dates pour gagner des points. On est comme les gamins, dans un fonctionnement plaisir/récompense. Tout ça, ce sont des éléments qu’il faut avoir en tête.

Il y a des jeunes qui viennent vous voir parce que leur problème principal, c’est la dépendance à ces objets ?

Oui, il y en a. Ils ne font pas de distinction entre bon usage et usage pathologique de l’écran. Nous sommes dans une société où il est possible d’avoir la réponse à tout instantanément. Ça, c’est merveilleux. Avant mes enfants m’appelaient « Universalis », parce que je passais mon temps à chercher dans les encyclopédies. Maintenant j’ai Google. Je sais écrire tous les mots, on me dit que Claire Chazal est enceinte je peux connaître son âge, alors que la discussion du repas du soir tournait autour du fait que « c’est pas possible, c’est une vieille », on dérive sur une autre question, puis une autre, et les réponses on les a tout de suite. Un pays où on veut partir en vacances ? Il y a des milliers de photos pour rêver encore plus. On a à portée de main un outil qui alimente le savoir et l’imaginaire, c’est génial ! Là où ça devient complexe, c’est quand la vie se résume à l’écran, ce qui provoque des sensations de manque en cas d’absence. Et le manque, c’est le manque de plaisir. Quand votre vie se résume aux écrans, aux jeux, aux réseaux sociaux, et que vous perdez les moments de rigolade avec les gens, les relations, le sommeil, l’apprentissage scolaire, que vous ne sortez même plus de chez vous, que vous jouez la nuit pour être tranquille, sans que personne ne vous casse les pieds, là vous risquez d’être malade. Et si vous êtes quelqu’un de fragile, pour lequel l’imaginaire et la réalité se confondent un peu, c’est encore plus dangereux. Un enfant joue avec son imaginaire jusqu’à 6 ans, à peu près. Quand il arrête de croire au Père Noël, il se rend compte que finalement l’imaginaire lui sert à supporter la réalité. Quand il ne grandit pas dans un univers structuré ou l’imaginaire et la réalité sont deux entités distinctes et complémentaires, il se retrouve dans un vide, qui se comble par l’imaginaire, ou les jeux vidéos, par exemple. Quand ces jeux deviennent leur vie, on aboutit parfois à des drames.

Vous avez vécu des exemples ?

Quand je m’occupais des expertises dans le cadre d’affaires judiciaires, j’ai eu à traiter d’un enfant dont le père était militaire. À douze ans il a pris la Kalachnikov de son père et a tiré sur tout le monde. Ce sont des cas très isolés, heureusement.

Les gens deviennent dépendants à des choses qui n’existaient pas il y a très peu de temps. On a fabriqué un besoin ?

On était dépendants à d’autres choses ! On va s’amuser un peu : nous sommes adultes, tous les deux. À quoi est-ce qu’on était accro, avant ?

À la télé ?

Par exemple. Au jeu, en allant au casino. Aux boutiques, je suis une femme, j’aime et j’ai besoin de faire du shopping, maintenant je peux le faire sur Internet. Avant on allait en ville, on se déplaçait, il y avait plus de mouvement mais le résultat c’est le même.

Tout ça était social, non ?

Oui, ou pas ! La course à pieds…La natation…ça existait de façon différente. C’est instrumentalisé grâce à des objets qui sont venus combler un vide. Au sexe, aussi. Il y a des gens qui sont addicts au sexe, et qui maintenant pratiquent le sexe via des écrans.

Vous voyez des parents qui vous disent « mon fils ou ma fille ne peut plus décrocher de son téléphone, c’est un vrai problème » ?

Oui, oui…Un enfant qui grandit entre 6 mois et un an, il choisit un doudou. C’est un objet proposé par les parents et choisi par l’enfant. Ça sert à quoi ? À faire du lien avec le monde extérieur et à se sentir moins seul. Il l’agresse ou il le câline quand il est inquiet. À l’adolescence, tous ces moments-là réapparaissent. Il faut tout réaménager, à l’adolescence. Et en général, on passe énormément de temps avec ses copains, en disant que les parents sont trop cons, et que seuls les copains valent le coup.

Ça n’a pas changé, ça !

Sauf qu’aujourd’hui on a un outil qui permet de rester en contact avec les autres en permanence. Ils envoient des sms toute la journée, en étant parfois dans la même pièce, pour rester ensemble. Ils sont moins seuls, et moins inquiets. « Je continue à coller à mon groupe de pairs, je maintiens la cohésion du groupe même lorsque je suis à distance ». C’est génial !

Pourquoi c’est un problème alors ?

Parce que ça se fait, souvent, au détriment du reste. Des parents, de l’apprentissage scolaire. Attention, les profs le font parfois aussi, les textos et les appels téléphoniques en cours ;je ne jette pas la pierre aux enfants. Il y a le besoin d’une relation immédiate parce qu’on se sent mal. Le téléphone répond à ce besoin, mais il ne faut pas qu’il empêche le reste.

Quand un père ou une mère vous dit que son enfant est collé en permanence à son portable…

(elle coupe) Ils mettent leur réveil en pleine nuit pour envoyer des sms à leurs collègues, parfois !

Justement, l’adolescent, lui, n’a jamais conscience d’avoir un problème ?

Non, mais ça se discute. Si on met du sens dans ce besoin relationnel très important, on peut le faire évoluer. C’est quand il n’y a pas de sens que c’est grave. En parlant, ça donne du sens. Quand les parents sont confrontés à des gamins qui ont leur téléphone toute la journée, jour et nuit, au détriment du sommeil, des repas, il y a déjà un problème d’éducation. Quand vous avez fait rentrer le téléphone à table, c’est très difficile de le faire partir. Quand les parents laissent glisser, en autorisant les sms à table par exemple, comment faire ? Car il ne faut pas oublier que les parents sont aussi comme ça, parfois. Comment expliquer ça à leurs gamins ? En leur disant « moi je peux, je suis adulte » ? Je suis désolée, mais l’éducation passe aussi par l’imitation. Tout ça se construit doucement. Et on recommence tout en partant de loin, en discutant de tout ça. On leur pose de vraies questions : « qu’est ce que tu peux faire quand tu n’as pas ton téléphone ? », « qui sont tes amis ? », « « est-ce que tu les vois en vrai ? », « 1000 et quelques amis sur Facebook, super, mais en vrai ? À qui tu parles ? Qui tu touches ? Le parfum de ta copine, tu le connais ? » Les histoires d’amour, elles se construisent par le regard, les odeurs. « J’ai une amoureuse que j’ai connue par Internet »…Elle a une couleur, une odeur insipide, elle est soit-disant mignonne. Et peut-être qu’elle ne t’a jamais rien montré de vrai, ou en partie. On peut se créer un imaginaire narcissique, et ça c’est dangereux.

Et dangereux pour les adultes aussi, aujourd’hui on a l’impression qu’il n’est possible de rencontrer quelqu’un que via des sites, ou presque !

Je vais prendre la défense de ces sites. Les vieux célibataires, ils allaient sur « Le Chasseur Français », pour les petites annonces. On utilise simplement des moyens actuels, c’est plus banalisé, et plus rapide. Maintenant vous rencontrez quelqu’un à 8h du matin du matin, cette personne peut être dans votre lit à 9h, à condition de ne pas avoir menti sur sa localité. Ce qui est dangereux, c’est de pouvoir se fabriquer une identité, surtout à l’adolescence. Pouvoir dire qu’on a 18 ans, qu’on est sportif de haut niveau, qu’on est très fort en classe, etc, et qu’on n’a qu’à offrir un nabot de 15 ans  c’est difficile…

Pourtant ces écrans, vous les utilisez pour soigner, aussi !

Oui, on se sert de Serious Games, pour les enfants qui ont du mal à éprouver des émotions par exemple, on entraîne les enfants autistes à éprouver des choses. On peut se poser sur des notions, la réalité émotionnelle des autres qui va parfois trop vite, on analyse visuellement, par exemple, parce que c’est un canal qu’ils possèdent.

Et les parents qui se débarrassent de leurs enfants en les confiant à un écran ? Ça existe, ça ?

Bien sûr, il y a même mieux que ça, je dis parfois que c’est le nouveau substitut maternel. « Il est sage, je lui donne sa tablette », alors qu’il existe tellement de choses à faire en commun. Mais c’est plus facile de lui donner un téléphone pour l’occuper. Même discuter, pourquoi pas ? Mais discuter c’est dur, maintenant, les gens ont perdu l’utilisation du langage. Se parler en vrai, c’est en voie de disparition. Il faut envoyer un texto, dire ce qu’on a à dire en trois mots, et rajouter un smiley pour la connotation émotionnelle. Et en gros caractères pour exprimer la colère. Et puis ce sont les mêmes parents qui viennent se plaindre de ne plus avoir d’espace privatif. Mais c’est vous qui lui donnez votre téléphone, parfois même avant qu’il ne vous le demande, il va parfois le chercher dans votre sac, il s’introduit dans votre espace. Avec les écrans, on perd la notion de distance, et on s’envahit. Parfois vous en avez marre d’un copain, qui continue à vous envoyer des sms à la chaîne. Vous ne répondez pas, et pourtant il vous étouffe, vous vous questionnez : « est-ce que je dois répondre ? Quand ? Comment ? Qu’est-ce que je lui dis ? » Or vous avez fondamentalement le droit de dormir, de manger, d’être ou pas avec cette personne. Et bien ça, c’est perdu.

Les gens ont peur d’appeler les autres ?

On rompt par sms…C’est génial, vous vous rendez compte du temps gagné ? On n’est confronté ni aux larmes, ni à la colère. C’est magnifique : JE T’M PLU, en gros caractères.

C’est surtout les jeunes qui font ça

On le fait aussi, ça fait gagner du temps, ça dépend de l’intensité de la relation.

Les gens ne peuvent plus, non plus, partir en vacances ou manger quelque chose sans partager des photos avec tout le monde. C’est pathologique ?

Un peu ! Vous vous rendez compte ? Les gens sont paniqués à l’idée de perdre des relations. « Je vais vous raconter mes vacances en rentrant, je vous aurai peut-être manqué ». C’est dans le manque, aussi, qu’on crée la relation. S’il n’y a pas de manque, il n’y a que des relations éphémères. Tout le temps présent, et puis un jour je vous ennuie, alors que je pourrais vous montrer les photos dans un moment consacré, partager. Vous n’aurez jamais les odeurs, même avec des selfies. Alors que si je rentre bronzé, j’aurais des choses à vous raconter. Plus personne ne dit « Alors c’était bien ? », on va faire quoi, le rayer du vocabulaire ? Les gens deviennent « abandonniques », ils ont peur de se sentir seuls, même parmi les adultes.

Et les jeunes, ils sont tous abandonniques ?

Non, il y en a qui s’en foutent complètement, par opposition à ceux qui n’arrivent pas à s’occuper, à combler le vide. Certains ne répondent jamais au téléphone, ce sont les mêmes qui il y a 30 ou 40 ans se mettaient un vinyle dans leur chambre, et planaient un peu. Besoin de rien. Ceux qui font ce genre de choses aujourd’hui passent pour des jeunes vachement déprimés. Pourtant c’était bien, non ? Aujourd’hui il est socialement accepté qu’il n’a pas d’amis, qu’il est schizo, dépressif, alors que non.

C’est une invention à combattre ?

Non, il faut faire avec, c’est une très belle invention. Vous me disiez que vous avez l’impression de ne pas être comme les autres parce que parfois vous l’éteignez, que vous n’êtes pas scotché à votre portable, c’est parce que vous arrivez sans peine à en parler. Vous n’y pensez pas. Certains paniquent, s’il ne sonne pas, s’il n’y a pas un texto, un mail, qu’il n’est pas dans une poche. Savoir ce qui se passe à l’instant T, c’est bien. Mais être envahi par l’instant T, c’est insupportable. Dernièrement, l’histoire de Charlie Hebdo, par exemple. J’étais en consultation, quand c’est arrivé. Un patient arrive et me dit « vous n’êtes pas au courant » ?  « de quoi ?», là il m’explique, et je me sens émotionnellement envahie. Ce sont mes émotions qui m’ont amenée à avoir besoin d’information. Parce que c’était quelqu’un, qui me l’avait dit, pas une alerte sur un téléphone. Il faut garder la force de l’être humain, c’est la force et la relation. Le téléphone peut amoindrir tout ça. Un regard, le toucher, des oreilles, une voix, moi j’y crois à l’être humain. L’un n’empêche pas l’autre.

Pour terminer, quand quelqu’un tombe dans une grande addiction, peut-on parler de maladie ? Est-ce que ça existe ?

Il m’arrive d’en hospitaliser. Dernièrement, même : son seul plaisir, manger, dormir, boire, vivre passe par l’écran. C’est une contrainte d’aller faire pipi parce qu’il faut lâcher l’écran. On dit d’un toxicomane qu’il est dépendant quand sa seule pensée consiste à se demander comment il va se procurer de la drogue. Pour un téléphone, un écran, ça devient la même chose : « je ne peux pas venir, t’appeler, ou faire quoi que ce soit, je joue en réseau, je suis en conversation par sms ». De la vraie addiction. Et il faut faire des sevrages, comme pour la drogue. Heureusement les parents arrivent encore à les amener en consultation, mais il faut parfois les hospitaliser. J’ai un gamin qui m’a dit une phrase très rigolote : « ce qui m’a fait du bien en étant ici, c’est d’être séparé de l’extérieur ». Je lui ai demandé ce que c’était, pour lui, l’extérieur. Il m’a répondu « ma mère et mes écrans ». Pour lui, être « enfermé » dans une unité, lui a fait découvrir qu’on pouvait nouer des relations humaines. Il a découvert comment jouer au Uno, le jeu de cartes! Il était sur les écrans depuis l’âge de 11 ans, il mangeait devant son ordi pour ne pas perdre de temps. C’est une souffrance pour tout le monde. Je caricature à l’extrême, mais qu’est ce qu’il devient, plus tard ? S’il se retrouve tout seul ? Si ses parents meurent ? Est-ce qu’il s’en rendrait compte ? Ce sont des outils fantastiques, utilisés comme tel, et si on arrive à en parler.

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