Il y a des gens qui ne sont pas comme nous, pauvres mortels. Des humains faits du même tronc commun d’ADN que nous, mais qui en tirent des performances insoupçonnables. Marc Ripoll, 35 ans, fait partie de ceux que l’on pourrait appeler « les surhommes ». Adepte de l’ultra-trail, des courses à pieds qui flirtent régulièrement avec les 100 km et les 7000 m de dénivelé positif, il affiche pourtant une santé mentale parfaitement normale. Toutefois, nous avons voulu essayer d’en savoir plus sur cette étrange passion pour le dépassement de soi extrême, et il a fallu pour cela le pousser dans ses derniers retranchements. Hélas, il a plus que l’habitude, et il le fait même tout seul. Alors, cinglé ?

Marc, comment on en arrive à faire ce qu’on appelle de l’ultra-trail ? Et est-ce que tu peux nous expliquer ce que c’est ?

Ce sont des courses qui font plus de 80 km, souvent dans la montagne, et c’est vrai qu’il y a beaucoup de gens qui ne me comprennent pas quand je leur dis ça ! Mais ça se démocratise de plus en plus. Avant c’était très peu connu, il y a encore 3 ans. Les médias s’y intéressent, pare que les gens courent de plus en plus, aiment faire du sport dans la nature. J’y suis venu parce que j’étais sportif de haut niveau, je jouais au hand au SRVHB, j’avais le goût de la compétition mais j’ai eu une grosse blessure qui m’a forcé à m’arrêter. J’étais dégoûté de ce milieu-là, la compétition, le challenge, il m’a fallu 5-6 ans pour m’en remettre et me re-lancer dans le sport. Mon père aimait bien courir, il allait dans l’Estérel, 1 ou 2 heures de temps en temps, il m’a proposé de le suivre.

Tu t’es découvert immédiatement des capacités de grande endurance ?

Des facilités, oui. Mais je pense que c’était dû à mon passé sportif. Et j’ai travaillé dessus parce que j’ai aimé ça tout de suite, être dans la nature, le challenge contre soi-même.

L’ultra-trail, ça représente assez peu de pratiquants, non ?

Plus qu’on ne le croit. La semaine prochaine je cours 90km à Annecy (Maxi-Race, un truc de fou qui se passe beaucoup dans les Alpes), et on est quand même 2 000 au départ.

Et les 2 000 la finissent ?

Non, il y a toujours entre 50 et 70 % d’abandons. Moi je fais ce genre de choses depuis deux ans.

Comment on se transforme d’un runner lambda qui part courir en détente dans l’Estérel en une machine de guerre qui peut courir d’énormes distances, pendant 7 heures, parfois plus ?

C’est un engrenage super rapide. Au début je courais tout seul, et je me disais que ce serait bien si je trouvais un groupe. Ça a été chose faite avec l’AMSLF Fréjus, qui avait un groupe de trail, et un coach génial qui s’appelle Rodoplhe. Quand il a vu que j’avais des capacités, il a commencé à me driver, à me faire des plans d’entraînement, à me faire passer sur de plus longues distances. Et comme je suis un acharné du travail, j’ai suivit tous ses plans à la lettre et en deux ans j’ai explosé mes compteurs. J’ai fait des courses de 15 km, puis 20, 30, 40. La première année j’avais déjà fait un 60 km à La Plagne, où ça s’est super bien passé puisque je suis arrivé dans les 30 premiers Français. Il passait un diplôme de coach, il m’a un peu utilisé comme un cobaye ! C’est grâce à tout ce parcours que je suis passé sur de telles distances. Et puis, il ne faut pas se leurrer, l’endorphine que ça génère est devenue une drogue. Si je n’ai pas ma dose de sport, je ne me sens pas bien.

Tu restes impressionné par la distance , au départ ?

J’ai peur, bien sûr.Jusqu’à la ligne de départ, j’ai énormément d’appréhension. Mais une fois que c’est parti, l’aventure prend le dessus, et il y a tout qui se libère. Mais avant la course…tu ne sais pas comment tu vas gérer ta course, les conditions climatiques, l’alimentation qui représente 60% du truc, si tu ne manges pas pendant 40 km tu finis à l’agonie dans un fossé.

C’est un peu de la science, tout ça.

Io faut se connaître, à 200 %. Tu sais que tu t’es entraîné pour ça, mais il faut se connaître énormément. J’arrive à gagner des places, à faire de meilleurs résultats parce que je me gère mieux, je sais comment mon corps réagit. C’est vraiment ça qui te permet de finir.

À quoi ressemble un programme d’entraînement ?

On court beaucoup ! (rires) On fait beaucoup de choses, je m’entraîne 10 à 12 heures les petites semaines, les grosses semaines vraiment intensives on peut aller jusqu’à 25. On ne fait pas que de la course pour préserver mes articulations, donc j’adjoins à un grand volume de course à pieds beaucoup de vélo, vtt et route. Je peux faire de l’endurance active, des sorties de 3h en vélo avec juste derrière une heure et demie de course à pieds, pour me mettre en pré-fatigue pendant trois heures mais en préservant mes articulations. Il faut parfois courir pendant 12 heures, ou plus, sans avoir mal nulle part. Il faut vraiment s’entretenir, c’est une hygiène de vie de fou, et c’est ça qui me pèse le plus.

Même au niveau de ce tu manges, on imagine…

Je mange super sainement. Il y en a qui ne le font pas, mais moi je sais que ça m’aide énormément. Moi j’ai 35 ans, je souffre un peu au niveau de la récupération. Mais je sais que mon hygiène alimentaire me permet de me re-booster rapidement. D’ailleurs je remercie Nadia Vigliano qui me fait mes plans d’entraînement de muscu, avec le gainage, etc. Elle me dit ce que je dois manger, ce qui est bon ou pas pour moi. J’ai deux personnes qui me drivent jour après jour, pour faire tout ça.

Est-ce que tes proches essaient de te dissuader ?

Ma maman a très peur pour moi, au niveau physiologique. Il nous arrive de monter à 3 000 mètres, en pleine montagne, la nuit, c’est ce qui va se passer à Annecy, il y aura encore de la neige, il va faire un temps pourrave, c’est quand même hyper dangereux, on peut tomber, on est tout seul. Ma compagne aussi peut s’inquiéter. Mais les autres sont plutôt fiers, peut-être parce qu’ils se mettent à ma place et qu’ils admirent ce que je fais. Mais souvent ils ont du mal à comprendre qu’on puisse avoir une intensité aussi extrême. Certains ne me comprennent pas du tout, disent que je suis fou, je leur réponds que c’est un combat contre moi-même, je ne pars jamais faire une course pour arriver devant quelqu’un. Moi je veux finir, dans un bon état, c’est une aventure, en fait.

Et l’aventure, la vraie, ce sera en octobre, puisque tu participes à la diagonale des fous. C’est quoi, ça ?

C’est la traversée de l’île de la Réunion, un truc de fous, 165 km avec 10 000 mètres de dénivelé positif. C’est la course d’une vie elle est mythique, extrêmement dure, 70 % d’abandons, et j’ai eu assez de points pour m’aligner, donc je me suis dit « allez, c’est maintenant, j’ai la pêche, mon boulot me permet de m’entraîner énormément. » Quand j’avais 20 ans je prenais les gens qui faisaient ça pour des tarés, qui font subir des choses insupportables à leur corps. Là on part pour plus de 30 heures de course, deux nuits à courir à la lampe frontale, dans la nature, la montagne, avec une dizaine de ravitaillements, tout seul contre toi-même et contre tes problèmes. Tu fais une instro-spection, t’as le temps de réfléchir !

À quoi on pense, tiens, quand on court aussi longtemps ?

Beaucoup me posent la question ! Moi tu sais je suis un amoureux de la nature, je regarde un caillou je suis heureux. Mon amie qui m’attend à tous les ravitos, elle me les prépare tous, je pense à eux, aux gens qui me suivent. Et je me vois finir, je me visualise en train de terminer, et de bien terminer.

Et donc, il y a un système de points encadré par la fédération ?

Il faut faire de grosses courses avant pour rentrer dans certains critères chronométriques, c’est pour que tout le monde ne puisse pas s’inscrire à certaines grosses épreuves. Il faut avoir fait un certain dénivelé, etc. Parce que là ça va être deux fois et demi le Mont Blanc à monter, sur des sentiers hyper techniques, boueux, des différences de températures horribles, 30 degrés sur la côte et zéro au Python des neiges. Le corps subit un peu, quand même.

Et tu vas faire ça combien de temps, encore ?

J’ai peu de temps pour ma vie personnelle, j’avoue. Pour l’instant ça se passe bien, ma compagne subit un peu tout ça, mais j’ai encore envie de faire des courses, le Mont Fuji, la traversée du Costa Rica ça me plairait bien, je me donne encore 3 ans pour ces belles courses. Après je voudrais diminuer un peu ma dose d’entraînement.

Et tu penses à d’autres disciplines un peu cousines, comme le triathlon ?

J’y ai pensé parce que je suis plutôt bon en vélo, mais nul en natation. Mais pourquoi pas après ? C’est un peu plus doux que le trail, moins traumatisant, je pourrais peut-être me reconvertir là-dedans.

Parce que le jour où tu vas arrêter, ça va te faire bizarre.

Passer de 20 h d’entraînement à plus rien, ça va être très bizarre. Je ne suis jamais chez moi, toujours dans la nature. J’y pense, oui.

Comment tu gères ton corps, les petites blessures, au quotidien ?

Je m’écoute, toujours. Avant je ne m’écoutais pas, je tirais sur la corde jusqu’à la vraie blessure. J’écoute mes coachs, je me calme de suite, j’arrive à m’arrêter deux jours. Avant c’était impossible, j’avais l’impression de perdre mon temps. Alors que la récupération, c’est le maître mot pour progresser. Mon rhumatologue me suit depuis longtemps parce que j’ai une spondylarthrite (maladie osseuse qui soude les os entre eux), ça m’arrive d’avoir des crises et de rester bloqué deux semaines au lit. Le sport m’aide énormément, bouger tout le temps. Les gens qui sont immobiles voeint leur état empirer, et c’est mon meilleur moteur. Le médecin me dit toujours « si tu peux le faire, fais-le ! »

Après la Maxi-Race d’Annecy, tu vas te réserver un peu de repos ?

C’est mon objectif de mi-saison, donc j’ai une préparation énorme depuis novembre. Après je vais couper pendant deux semaines, et je repars sur mon objectif suivant, la diagonale des fous. Je vais m’arrêter à 100 % pendant une semaine, puis après un peu de vélo, de natation. Après ce sera un nouveau cycle de 6 mois, et ça va être très, très dur, ce que j’ai déjà subi, à côté, c’est rien. Ça va être la suite du plus gros entraînement de ma vie. Tu progresses tout le temps, en fait, même si j’ai 35 ans. L’endurance, tu cours à 9 ou 10km/h, et à 35/40 ans, tu as moins d’explosivité, mais plus de caisse. Je me sens beaucoup mieux qu’avant, depuis que je fais attention à tout, tout va mieux. J’étais sous corticoïdes, anti-inflammatoires, j’ai tout arrêté depuis un an, je ne fais plus de crises. Je suis aussi mieux encadré. On peut avoir plus de pêche à 35 ans qu’à 20 !

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