Alain Boniface est le directeur des cinémas du Vox, et du Lido (et de Menton, et de Sainte-Maxime). Le directeur, pas le patron. Lui, son métier, c’est de remplir des salles, et de connaître suffisamment le monde du cinéma pour savoir ce qui sera rentable ou pas. Ça ne l’empêche pas d’être un véritable passionné, qui parle du Festival de Cannes comme d’un rendez-vous planétaire incontournable, mais aussi comme d’une donnée économique très importante dans le paysage cinématographique français. Un festival mondialement connu à 30 km des salles qu’on exploite, c’est le bon plan ? Pas si sûr. Et les films de Cannes, c’est bon pour la recette ? Ça non plus, c’est pas gagné ! Dialogue avec un exploitant conscient des réalités, puits sans fond d’anecdotes incroyables, et doté d’une mémoire assez folle pour être soulignée.

Alain, le festival de Cannes, on s’attend à ce que ce soit une période faste pour les exploitants. Vrai ou faux ?

Pas du tout ! Déjà, Saint-Raphaël est trop près de Cannes, tu prends le train juste à côté du cinéma et tu y vas ! C’est pas une semaine folle. C’est une mauvaise période, pour nous, c’est les premiers beaux jours, tu peux aller à la plage. J’étais à Cannes il y a deux jours, je discutais avec des gens qui viennent de Verdun, d’Alsace, il s’est mis à faire beau d’un coup là-bas aussi, et dans leurs cinémas il n’y a personne. Cannes n’a pas non plus une image géniale auprès des gens…

C’est à dire ?

Quand les gens te demandent ce que c’est « La tête haute » et que tu leur réponds que c’est le film qui a fait l’ouverture du festival, ils te répondent « non, c’est bon, merci ». Pour eux, Cannes c’est le cinéma chiant, pour passer un bon moment au cinéma on va voir d’autres choses. Pas tout, évidemment, Mad Max est présenté à Cannes, tout le monde sait plus ou moins ce que c’est, mais s’il n’avait pas été à Cannes, ça n’aurait pas changé grand-chose à sa carrière. Cannes propose tous les cinémas, Mad Max est une sorte d’alternative, il était prévu en ouverture, puis finalement non. Le deal, c’est que le film d’ouverture du festival sort systématiquement le même jour en France. Les autres films, tu fais comme tu veux. Il faut trouver un film qui a déjà un distributeur, que ce distributeur soit capable de faire un boulot convenable très rapidement. Aujourd’hui, il y a même des distributeurs qui ont peur d’être sélectionnés à Cannes !

Ça retarde la sortie des films ?

Parce que ça coûte très cher ! Il faut aller chercher les artistes pour faire la montée des marches. Si tu voulais sortir ton film à un autre moment, tu te retrouves obligé de le faire, tu raccourcis tes délais. Tout le monde n’est pas en train de prier en se disant « j’espère que mon film sera à Cannes ! » En fait, iol y en a qui ont besoin de Cannes, et d’autres pas du tout.

Ce sont les Français, qui ont besoin de Cannes ?

Ça dépend.

Ceux qui font du cinéma chiant, alors ?

Non, pas chiant ! La tête haute c’est un film magnifique ! Et ça convient très bien pour l’ouverture du festival. Mais il y a des gens qui refusent d’aller voir ce genre de films, parce qu’ils sont à Cannes et que le festival ne les inspire pas. A contrario, certains vont voir les films de Cannes.

C’est paradoxal, parce que le festival est donc très « Télérama », alors qu’autour du festival, il y a aussi plein de gens qui ne sont pas des passionnés de cinéma, des jet-setteurs, des pique-assiettes…

Oui, il y en a qui s’en foutent, du cinéma, ils sont là-bas pour voir des gens, des stars. Mais globalement, le plus gros du public de cinéma, s’en moque, de Cannes. Qu’un film soit sélectionné à Cannes, ça déclenche assez peu d’intention d’aller le voir. Ça a eu un impact sur La tête haute, par exemple, parce quil y a eu une comm énorme dessus. Mais depuis, en dehors de celui-là, Mad Max, La loi du Marché et Trois souvenirs de Desplechin qui sont sortis…Trois films français, pas tous publics, deux films sociaux et un Desplechin qui fait à peu près 300 entrées en France dont 220 000 à Paris quand son film marche, j’exagère un peu, mais c’est ça. Tout le reste ne sort pas pour l’instant, ce sera peut-être dans un an ! Il y en a qui n’ont pas de distributeur, qui n’ont pas été achetés, qui n’ont pas de plan de sortie.Certains films vont avoir des prix, ça va changer la donne, ça aussi. « Youth » de Sorrentino, c’est l’art et essai un peu commercial, ça sort vers la mi-août. Ces films abandonnent traditionnellement tout le créneau du 15 juin au 15 août, ils sortent après. Mais s’il obtient la palme d’or, ce sera peut-être en octobre, pour prendre plus de temps, communiquer là-dessus. Pour les autres prix, grand prix du public entre autres, c’est moins important, d’ailleurs personne ne s’en souvient vraiment.

La palme d’or, rassure-nous, elle a quand même un impact sur le succès commercial du film ?

Oui, mais ça dépend du film. Quand ils la donnent au film thaïlandais Oncle Bun-Mee, tu peux faire ce que tu veux, c’est spécial, ça reste du contemplatif chiant 3h20, faut aimer. L’an dernier c’était Wintersleep, film turc, 3 heures et quelques, qui se passe dans un hôtel, l’hiver, perdu dans les montagnes. Ça fait 188 000 entrées, sans la palme il en faisait 70 000, peut-être même pas.Le dernier carton en palme d’or, c’est Pulp Fiction en 94^.

C’est parce que c’est un film grand public, c’est rare de la donner à un film grand public.

C’est le jury ! Et la sélection. Ça fait longtemps qu’on n’a pas sélectionné à Cannes un film comme ça.

Tu nous disais, avant l’interview, que c’était une période un peu nase pour les sorties de films.

C’est nase pourquoi?Toi, t’as un film, tu te dis « je vais le positionner au 13 mai », et la sélection tombe, tu te retrouves face à La tête haute, à Mad Max le lendemain, qui ont une énorme promo. Toi t’es foutu. C’est toujours très mauvais de déplacer une date, chez les programmateurs il n’y a rien de pire. Un film qui sort à une autre date que celle prévue initialement, c’est un signal dégueulasse ! T’as plus envie de le prendre, ça veut dire « on sait pas, on a testé, on a appelé un peu des mecs, etc. » ça veut dire que le film n’est pas assez fort pour s’imposer. Le dernier Wachowski, Jupiter, est passé de décembre à Janvier, ça sentait pas bon. Donc tu ne prends pas de risque, pour éviter de voir débouler 3 ou 4 films de la sélection de Cannes, et tu ne sors ni le 13 mai, ni le 20. On n’a rien, en ce moment ! On a sorti La tête haute le 13, Mad Max le lendemain, le 19 on a sorti La loi du marché, la semaine prochaine le Disney avec Clooney, la semaine d’après San Andreas. Et c’est tout, alors que d’habitude on en sort 4 ou 5.

Ceux qui ne craignent pas Cannes, ce sont donc les gros, comme Disney.

Oui, eux ils s’en foutent de tout ça. Une date de sortie ça dépend de beaucoup de paramètres, d’un line-up, du nombre de films que tu vas sortir par an, de la date de sortie américaine. La date de sortie d’un Disney, ça se décide aux USA, ils ont plutôt intérêt à proposer des sorties mondiales.

En tant que directeur de cinéma, tu vas là-bas ?

Je n’ai jamais vu un film à Cannes. On était invités, on allait là-bas pour voir des gens qu’on ne voyait qu’une fois par an, on avait plutôt tendance à faire du business et à aller boire des coups qu’à aller voir des films qui seront 15 jours plus tard dans nos salles. Mais je suis un mauvais exemple, je connais des exploitants qui prennent des vacances pour aller à Cannes. En plus tu te retrouves souvent devant des films que tu n’as pas choisi, on te dit « là c’est complet, allez voir celui-là », et tu te retrouves avec des trucs innommables. Mais il y a les critiques, du public, les applaudissements, c’est très vivant, Cannes. Par contre tu peux avoir le meilleur film du monde, s’il est acheté par Zelig Films et que le mec a deux euros 20 pour faire la promo, tu sais que ça ne marchera pas. Et paradoxalement, le pire film de la création avec le pognon de la Fox, tu feras du monde.

Il y a beaucoup de choses qui se décident, là, pendant 15 jours ?

Je dirais que oui, surtout dans le marché du film. Et il y en a qui vont être achetés une fortune et qui ne feront pas une entrée, ou l’inverse. Il y a des exemples incroyables, Backfilms qui à l’époque était le plus gros distributeur français de films indépendants. Ils avaient acheté We were soldiers de Mel Gibson, 5 millions d’euros, rien que les droits, sans la promo, sans les copies, sans rien. 230 000 entrées, ça les a tués. La Gaumont a mis deux ans à se remettre de Vatel (89 millions de francs de perte à l’époque). Il y a des supers affaires, et tu peux être tranquille pendant 5 ans, ou couler ta boîte. Et ça des décide à Cannes, en ce moment ! Les films sont projetés, les distributeurs les achètent, pour tel ou tel ou tel territoire, pour la salle, la video, les droits télé, etc. Et ça ne se passe pas au Palais, ça, c’est dans tous les cinémas du centre de Cannes.il y a des projections en permanence, et si tu veux monter des films, vendre un scénario, voir des producteurs, c’est là-bas que ça se passe, c’est très vivant.

Et toi en tant que programmateur, tu n’as pas besoin de Cannes ?

Non, je travaille avec les distributeurs en direct toute l’année, on sait ce qu’on fait. Là on me propose le dernier Thomas Winterberg, 80 copies en France, ici je sais que je ne le prends pas. 80 copies, c’est un petit plan marketing, qui s’arrête aux grandes villes. Aujourd’hui, pour qu’un film français marche, il faut qu’il soit chez Drucker le dimanche. C’est hallucinant, le lundi tout le monde débarque pour savoir à quelle heure sont les séances, alors que le film n’est parfois même pas sorti.

Et les films internationaux ?

Alors c’est très mystérieux, mais les films américains les mieux vendus en France, ce sont ceux de la Fox. Et je ne sais pas comment. Mais dès qu’on me les propose, je les prends. Dernier exemple en date « Le Labyrinthe », qui était en face des Tortues Ninjas. Personne n’en voulait, et on m’a proposé trois copies. Si on m’en proposait 4, je prenais les 4. J’en avais une à St-Raph, une à Menton et une à Sainte-Maxime. Et le film a fait plus du double des Tortues Ninjas. Ils croient en leurs films, ils y croient, cette année sort le 2, il va y avoir plein de copies ! En 97, ils n’arrivaient pas à vendre Titanic ! « 3h40, on connaît déjà la fin, va te faire voir ». Quand est sorti « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?», on a pris les paris avec la personne qui me l’a vendu. Je lui ai dit que ça ferait 1,5 million d’entrées la première semaine, lui pensait que ce serait la totalité de l’exploitation. Je lui ai répondu que si on faisait moins les 7 premiers jours en France, j’arrêtais de le diffuser. Il a fait 1 million 687 mille. Mais lui, il n’est pas à la caisse, il est dans un bureau. Il ne voit pas les gens sortir un billet de 20 pour deux places, pour aller voir un film qui sort dans 3 semaines ! Il ne reçoit pas des mails, des coups de téléphone, pour savoir si le film est sorti, à quelle heure il passe, etc. Toi t’es sur place, et tu sais que tu vas te faire défoncer.

Mais ce n’est pas ce cinéma-là qui passe à Cannes, en ce moment.

Non, pas du tout ! Il y a toujours un peu de tout, parce qu’il y a tous les cinémas, à Cannes. Il y a des films de grande qualité, c’est passionnant, mais c’est un festival qui consacre un cinéma qui n’est pas populaire. C’est important pour le cinéma, parce que ça le remet en lumière 15 jours par an. Pour les exploitants, ça dépendra des prix, des dates de sortie. C’est particulier, le cinéma !

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