Laurent Le Touzo, vous le connaissez si vous êtes adhérent à la médiathèque Villa-Marie, si vous écoutez Mosaïque Fm, ou si vous allez régulièrement aux séances de Ciné-Club du Vox. Chaque lundi, c’est lui qui anime ces séances qui semblent issues d’un autre-temps, qui nous manque, celui où l’on présentait les films à l’affiche. Cinéphile devant l’éternel, bibliothécaire de métier, il a bien voulu jouer pour nous les envoyés spéciaux, muni d’un sésame que lui a donné Jean-Marie Charvet, son ami et collaborateur, exploitant des cinémas de l’agglomération. Cannes, avec un badge et une farouche envie de voir le plus de films possible, ça ressemble à quoi ? Réponses avec Laurent, entre la grande salle du palais des festivals, les files d’attente, les sous-sols de la ville et les réalisateurs aux noms imprononçables (et inécrivables).

Laurent tu cavales comme un dingue pendant tous tes moments de libre à Cannes, parce que tu es un fan de cinéma privilégié. Explique-nous !

J’ai la chance d’avoir été pour la deuxième fois invité à Cannes par Jean-Marie Charvet, qui est le patron des cinémas du Lido et du Vox. Il a un certain nombre d’invitations en tant qu’exploitant. Hélas je travaille, donc il faut que ce soit compatible avec mes horaires, j’y vais dès que j’ai un jour de libre ou si je peux prendre un congé quand je n’ai pas d’impératif à la médiathèque Villa-Marie. J’y vais vraiment pour le cinéma, même s’il y a tout un environnement cinéphilique tout autour, une ébullition, une effervescence, des tas de magazines gratuits, des conversations avec les festivaliers, tout ça est très intéressant. Ce que j’essaie de faire c’est surtout de voir un maximum de films. C’est soumis à pas mal de procédures !

C’est à dire ?

D’abord, il faut un badge, c’est ce que j’ai obtenu grâce à Jean-Marie Charvet. En plus il est allé me le chercher lui-même, je le remercie ! Ensuite il y a deux styles de films très différents. Il existe une distinction radicale entre les films qui sont en compétition, et ceux qui sont dans toutes les sous-catégories, comme « Un certain regard », une sorte de ligue 2 de la compétition. Le but c’est de propulser des réalisateurs dans la sélection officielle. Il y a aussi « la quinzaine des réalisateurs », encore un cran en-dessous, où sont versés les réalisateurs qui ont déjà eu leur heure de gloire, mais qui cette fois-ci ont fait un film qui n’a pas suscité suffisamment d’engouement pour être dans la sélection officielle. Reste « la semaine de la critique », organisée par les critiques, avec quelque chose d’encore plus pointu. La différence radicale concernant l’accès aux salles de projection, c’est que pour voir les films en compétition, il faut avoir une invitation en plus du badge. Ça se passe dans le grand Théâtre Lumière, 2300 places. Ce qui est paradoxal, c’est qu’avec un sésame, on rentre dans une immense salle, sans problème, et sans faire la queue.

Ça, tu as pu en profiter un peu ?

Même beaucoup, puisque c’est ce que j’ai la chance de faire la majorité du temps ! Ce qu’il faut comprendre, c’est que c’est un peu la loi de l’offre et de la demande. Les films sont plus ou moins intéressants, et les séances plus ou moins demandées. Pour te donner un exemple, Mad Max n’a pas fait l’ouverture, à cause d’une négociation de dernière minute. Donc il s’est retrouvé après l’ouverture, en même temps que la compétition. Et il fallait absolument le diffuser dans le grand théâtre, sinon ça n’a aucun sens. Le film que je voulais voir, c’était « Notre petite soeur » de Kore-Eda, le réalisateur japonais. À cause de Mad Max, c’est le seul film de la compétition qui n’a eu qu’une seule diffusion, à 16h, et pas de séance en matinée, ni le soir, celle avec la montée des marches, les stars invitées, la presse, etc. Je n’y vais jamais, j’ai pas envie de louer un smoking pour aller au cinéma. La diffusion de 22h a été prise pas Mad Max, donc rareté extrême, j’ai eu beau pleurer pour avoir une place, je ne l’ai pas eue. Pour le Sorrentino, diffusé 3 fois, à 8h, 15h et 20h, il y a eu 7000 places de proposées, contre 2300 pour le Kore-Eda. Celle du matin branche assez les cinéphiles locaux, celle du soir c’est la grand messe, mais l’après-midi, pour la première fois de ma vie, alors que je suis toujours au balcon, je me suis retrouvé « promu » à l’orchestre parce qu’il n’y avait pas assez de monde, et que ça la fout mal, c’est ce qu’on voit sur les photos, etc. J’ai compris comment ça marchait.

Et pour les films hors-compétition ?

C’est aussi simple que pénible à faire, c’est une histoire de queue. Tout se passe dans les cinémas de Cannes et les salles périphériques du palais, la salle Bunuel, la salle du 60e, la salle du lendemain. Et quand c’est dans la salle 3 des arcades, par exemple, avec ses 40 places, à moins de camper devant la veille au soir comme pour la finale de la Coupe du monde, c’est compliqué. J’ai vu un film de la sélection « Un certain regard », je sortais de la queue de « Louder than bombs », une heure d’attente, et je suis entré dans celle de « Cemetary of splendour » de Apichatpong Weerasethaku (sans lire ses notes comment fait-il ? Ndlr), celui qui avait eu la palme d’or en 2010 avec « Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures ».

Le festival est un moment très populaire où l’on parle beaucoup de cinéma, mais les films en compétition ne sont pas, eux, populaires. C’est paradoxal ?

Ça dépend de quel point de vue on se place. Les très grands succès comme « Intouchables », par exemple, ne sont pas à Cannes, ils n’y ont pas leur place et ce serait contre-productif. On est dans l’art et essai, il y a quand même un profil type, un air de famille entre tous ces films. Rarement des comédies, quand on en voit une on est content, d’ailleurs. C’est plutôt du drame, très psychologique, un peu intelligent, c’est le profil art et essai, c’est un peu ce qu’on fait au Vox avec le ciné-club, il y a une péréquation entre les deux. C’est un label qui n’est pas décrédibilisé, un peu comme le prix Goncourt en littérature. Depuis 2000, le nombre d’entrées moyen d’une palme d’or à Cannes c’est 1 million en France. C’est pas mal du tout, surtout quand on sait que dans le lot il y a des Oncle Boonmeee ou des Wintersleep l’année dernière qui font terriblement baisser la moyenne…c’est vraiment un coup de projecteur sur le cinéma de ce type-là, art et essai, recherche. C’est populaire auprès d’un certain public. Ce serait bien sui les gens pouvaient alterner plus entre les deux cinémas, mais sur l’agglo, on voit bien que sociologiquement, il y a les clients du Vox, et ceux du Lido, beaucoup vont à l’un, et pas à l’autre.

Cela dit, le festival attire beaucoup de gens qui ne s’intéressent pas du tout à ce cinéma-là. On le ressent, ça ?

C’est une sorte de fusée à 3 étages, le festival. Et chaque étage n’est pas destiné au même public. Le haut, la pointe, c’est le glamour, Georges Clooney, Kate Blanchett, les stars, avec plein de gens qui viennent faire des selfies, obtenir des autographes, jouer des coudes pour être sur le plateau du Grand Journal de Canal +, la mousse médiatique. C’est une partie du truc, ça fait vivre le business. Ensuite, il y a une autre partie, la compétition. C’est important parce que la palme d’or n’est pas du tout un label démonétisé. Sans palme d’or, Wintersleep ne faisait pas ses 188 000 entrées, il en faisait 5000, que les enragés qui se disent « un film turc, 3h15, je fonce ». Et il ne se passe rien, en plus, pas une seule explosion ! C’est la partie centrale, le cœur de Cannes. Et il reste le Marché du film, ça c’est le sous-sol, avec des tas de gens qui travaillent, qui vendent des tas de truics, des fauteuils pour les salles, du matériel, le ministère dela culture de Taïwan qui vend les films de son pays, les Chiliens qui font pareil, des distributeurs comme Wild Bunch qui vient acheter des films, tout est mélangé, je te cite ça pêle-mêle. Ça se passe dans le sous-sol du palais, pour de bon !

Tu y passes, par curiosité ?

Oui, j’y passe pour voir un peu ce qui se passe, mais je n’ai pas grand-chose à leur raconter, à tous ces gens. Ça me rappelle le salon de l’ Association des Bibliothécaires Français, des gens qui vendent des rayonnages, des meubles, des logiciels de gestion, des technologies plus ou moins révolutionnaires. Le Marché du film, c’est blindé, mais ça c’est plutôt la place de Jean-Marie. Par définition, on voit beaucoup ce que diffusent les médias de masse, les moins intellos, « on a vu la culotte de Sophie Marceau, l’an dernier c’étaient ses seins », puis c’est le buzz, quoi !

Mais quand tu arpentes les rues, entre tes séances, tu vois surtout des gens qui travaillent, ou des gens qui sont là pour flâner et prendre des photos ?

Je n’ai pas l’impression d’en voir tant que ça, des simple curieux, des fans. Je pense que ce n’est pas si sorcier que ça d’obtenir une accréditation. J’en vois plein, des lycéens, des étudiants, qui les ont eues un peu comme moi, par relation. Par exemple, mon voisin quand je vais voir « Youth » de Sorrentino, et j’en suis navré, c’est pas Natalie Portman ! Elle si elle y va, c’est le soir à 22h et son voisin c’est Thierry Frémont, pas moi ! Moi c’est une étudiante en ciné, ou la rédactrice d’un fanzine, ou un Italien qui bosse pour je ne sais qui.

Mais quelqu’un d’intéressé par ce qu’il est en train de faire, quand même !

Ah oui, oui, ces projections-là concernent surtout ceux qui aiment le cinéma, ou qui travaillent dedans.

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