Une fois que la date fatidique du 1er juillet est arrivée, on dirait que les villes de Fréjus et Saint-Raphaël rentrent dans une hase de transmutation temporaire. Comme si l’entrée dans l’été, le vrai, était synonyme d’une envie de vivre démesurée. Surtout la nuit. Cette semaine, par curiosité, nous avons voulu faire un tour sur le bord de mer au sens large, comprenez par-là, de Port-Fréjus à la dernière digue au bout de la promenade René Coty de Saint-Raphaël. Tout ça à pieds, le soir à la fraîche. Et avec zéro euro en poche pour être sûr de ne pas acheter un objet dont on n’a pas besoin. Parce que c’est l’été, et que l’été, chez nous, c’est la grande tradition des marchés de nuit. De 20h à 1h du matin, des centaines d’exposants en tous genres (vraiment en tous genres) battent le pavé du bord de mer à la rencontre des milliers de badauds qui font le marché pour passer le temps, prendre l’air pendant les nuits caniculaires, et faire un peu de sport. Parce qu’il est tellement long, ce marché, qu’on y fait à la fois du shopping et de la randonnée urbaine.

L’idée de départ pour y passer un moment épanouissant, c’est d’y aller pour ne rien acheter de très précis, voire, pour ne rien acheter du tout. La surprise finit toujours par sonner à votre porte. Le principal attrait de ces marchés nocturnes, c’est qu’ils insufflent une véritable vie la nuit, qui ne demanderait sûrement qu’à exister le reste de l’année, mais qui se réveille brutalement le 1er juillet. Comme par enchantement, alors que les touristes sont loin d’être tous arrivés. Prêts pour un voyage au milieu des produits artisanaux, des savons de Marseille, des machins bizarres et multicolores qui volent et des bijoux fantaisie ? Mettez de bonnes chaussures et on y va.

D’un bout…

Le meilleur moyen de découvrir le monde, c’est de le parcourir. C’est pareil à l’échelle d’une ville. Nouveauté cette année, le marché nocturne fréjusien s’étend pratiquement jusqu’à Port-Fréjus, il est donc beaucoup plus long que les années précédentes, et tente le pari fou de créer de l’animation jusque dans la zone la plus sombre du bord de mer, celle où l’éclairage public est limité au strict minimum, celle où les agences immobilières ont pignon sur rue, alors que dans l’autre sens, les boutiques de fringues et les restaurants ouvrent jusqu’à pas d’heure. Marlena est polonaise, mais elle habite en France depuis très longtemps. Elle est pratiquement la dernière, au bout du bout du marché, plongée dans un noir qu’elle dissipe comme elle peut avec des éclairages halogènes, et en captant un peu la lumière émise par ceux de ses voisins. Le marché nocturne de Fréjus, elle le fait depuis des années. Elle passe toute l’année à fabriquer des petites sculptures en métal pour le plaisir, et l’été, elle passe les premières parties de ses nuits à les vendre, avec un certain succès. Être au bout du bout du marché, ça ne la dérange pas plus que ça. « Je n’ai jamais été si loin, mais ça ne me dérange pas. Même quand c’était moins long j’étais déjà au bout ! » Pour autant, est-ce que le fait que ce marché soit devenu si grand est une bonne idée ? Réponse avec un joli accent de l’est : « Pour certaines personnes qui n’ont jamais pu obtenir une place, parce que c’est très serré, c’est bien. Moi, j’ai entendu qu’il y avait beaucoup de gens de Fréjus qui voulaient obtenir des places, et que c’est pour ça que la mairie voulait agrandir. Et moi, je ne suis pas de Fréjus, donc je me retrouve comme d’habitude au bout, mais ça ne me dérange pas ! »

Il faut dire qu’il y a quand même du passage. Les passants apparaissent tels des ombres au bout de la rue, si bien qu’on ne sait pas trop d’où ils viennent. Et lorsqu’ils se retrouvent confrontés aux sculptures surprenantes de Marlena, ils sont immédiatement interloqués par l’originalité de la chose. « Les gens font le tour de tout le marché, du premier au dernier exposant. Alors ça ne me pose aucun problème d’être là. Vous savez, quand un produit se vend bien, peu importe où il est placé, ça marche quand même. Moi je n’ai aucun souci pour travailler ». Un dragon en fil d’aluminium trouve preneur. Une famille négocie pour ajouter un prénom sur une moto qui leur plaît déjà, mais qu’il viendront chercher le lendemain. Marlena est comme beaucoup de ces camelots de l’été : elle exerce une autre activité. La sienne, c’est déjà du commerce : « je vends des choses le jour, mais là je fais ça pour le plaisir. Je fabrique ces sculptures pendant toute l’année et je viens ici pour les vendre, c’est du loisir. » Un loisir qui pompe beaucoup d’énergie, surtout par cette chaleur, mais qui arrondit bien les fins de mois.

…à l’autre.

Alain est le premier. Son stand est énorme : c’est lui qui vend les bonbons au kilo, juste en face du Café Kro à l’entrée (ou la sortie, ça dépend dans quel sens on arrive) du marché de Fréjus. Ici, le décorum est complètement différent. Tout est éclairé à mort, on se croirait en plein jour. Les établissements alentours sont tous en mode nocturne, même le tabac que tous les fumeurs compulsifs du coin connaissent par cœur. Les terrasses sont généreusement garnies par des locaux qui redécouvrent enfin les charmes de leur bord de mer, le même qu’ils délaissent pendant dix mois de l’année. Alain est un gars de Fréjus, c’est sûrement pour ça qu’il est « titulaire » de ce spot stratégique. Comme sa coillègue polonaise de l’autre bout du marché, il n’est pas marchand de bonbons toute l’année : « Je fais ça seulement pendant deux mois de l’année, mais je le fais depuis un certain temps déjà. Le reste de l’année, je vends des luminaires. » Mais comment est-ce qu’on se retrouve à passer de la vente de luminaires au comptoir d’une boutique nocturne ambulante (et géante) de bonbons ? « Je m’en passerais, mais il faut travailler. La saison juillet-août, depuis une vingtaine d’années, c’est comme ça ! »

Les enfants sont absorbés par les étals d’Alain. Ils entament les négociations avec des parents qui constatent rapidement que deux solutions s’offrent à eux : céder et faire un heureux, ou râler encore plus que des gamins qui sont prêts à tous les caprices pour avaler une fraise Tagada géante. Être au commencement du marché, pour Alain, c’est devenu une habitude.

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