Vous ne savez rien sur les feux d’artifices ? Vous allez mieux comprendre comment ça marche ! Il y a à la rédaction de Bah Alors ? un grand enfant qui adore ça, et qui voulait mieux comprendre le fonctionnement de ces spectacles qui animent chaque été nos communes littorales. Donc il fallait rencontrer un vrai pro, pour qu’il nous explique en détail tous les tenants et aboutissants d’une profession qui regorge de mystères. Michel Creissard, c’est tombé sur lui. Le patron de One Shot Productions était là, un lundi soir, seul, dans son camion blanc, en train d’attendre que la barge de 18.30 arrive à quai, au bout de Port-Fréjus. Il avait déjà tout monté sur le quai, avec 4 collègues, depuis 7h30 du matin. Des mortiers partout, des câbles, des outils informatiques, et des bombes. On lui a tout demandé : la concurrence, le prix, la formation, la chimie, et il a répondu à tout. Vous allez probablement lire la première interview de votre vie, et sûrement la dernière, qui évoque à la vois le baryum, la foire d’empoigne et les arènes de Nîmes.

Michel Creissard vous êtes le patron de One Shot productions, et vous êtes artificier. Qu’est-ce que c’est que ce métier ?

Il consiste en plusieurs étapes. D’abord il y a la rencontre des clients, arriver à cerner leurs demandes et leurs attentes, puis obtenir les contrats. Et lorsque c’est validé (tout ça est déjà compliqué !), il y a toute la partie conception que nous réalisons dans l’entreprise, avant de passer à la réalisation. Aujourd’hui on en est à la réalisation, puisqu’on est sur un chantier et que ce soir, on tire un feu à Port-Fréjus.Les conditions météo sont favorables, donc tout va bien.
Est-ce que c’est un métier dangereux ?
Dangereux…oui ça reste dangereux puisqu’on manipule des produits explosifs, des produits sensibles. Mais si c’est fait part des professionnels,le risque se maîtrise.
Comment vous vous êtes dit « tiens, je vais devenir artificier « ? C’est original, comme choix !
Le hasard de la vie ! J’ai une formation en chimie fine, et à la fin de mon cycle d’études il fallait que je fasse un stage en entreprise, et j’ai intégré une boîte qui fabriquait de l’explosif et qui avait une division feu d’artifices. Un jour le patron m’a invité à voir comment se passait la préparation d’un feu, un weekend, alors que c’était pas dans le cadre de ma formation. Il a vu que j’accrochais bien à la fin du stage donc il m’a proposé un contrat, et je suis resté deux ans. C’était une petite boîte, et moi j’avais soif d’évolution, alors j’ai fait une demande spontanée chez Ruggieri qui était le numéro 1 en France, qui m’a pris. On a été rachetés en 99 par notre principal concurrent, je suis resté encore deux ans mais l’ambiance a complètement changé, donc j’ai créé ma propre structure, en 2003.
Donc ce n’est pas dangereux, mais la formation doit être lourde ?
Il y a une qualification. C’est très encadré niveau légal, transport, stockage, en France c’est très verrouillé, ce genre de produits. On finit par un stage qui est validé par une commission préfectorale, avec un psychologue, etc..
Est-ce que c’est un métier compliqué ?
Il l’est de moins en moins, on en parle souvent entre collègues. Il est devenu très abordable grâce à l’outil informatique, les logiciels de création, moi je suis un vieil artificier, ça fait 25 ans. Les systèmes de tir, l’assistance informatique ont rendu ce métier plus simple. Il y a aujourd’hui des gens capables de faire de beaux spectacles sans connaître le produit. Chez Ruggieri on avait cette culture du produit, on le fabriquait. C’est ce que je cherche à faire dans ma boîte, je travaille à 70% avec des produits européens, en France il n’y a quasiment plus de fabricants. Ils sont en Italie et en Espagne, avec une philosophie à l’ancienne.
On place tout sur une barge et on déclenche tout avec un pc, c’est comme ça que ça marche ?
80% des entreprises font ça. Il reste des gens qui bossent à la planche à clous, mais pour avoir des spectacles avec des dynamiques, une architecture travaillée, on est assistés par des systèmes informatiques.
Et la planche à clous, c’était quoi ?
Quand j’ai démarré, on tirait les feux à la main. On allumait les bombes, il fallait courir sur la barge soi-même ! Aujourd’hui tu peux voir que les produits sont tous logés dans des mortiers, mais à l’époque, on avait une rangée de 5 mortiers pour tirer 30 bombes, donc là oui c’était dangereux, et il y a eu quelques accidents !
Mais…ça ressemblait à la guerre !
Ouais ! Et puis y avait encore les cendres à l’intérieur, un truc de fou… Je l’ai pas fait longtemps, parce que chez Ruggieri c’était très structuré, avant-gardiste, mais ça a existé, et je l’ai connu.
On va parler technique : comment ça marche, pour que ça explose en l’air et que ça donne ces belles couleurs ?
C’est une réaction chimique, d’oxydo-réduction. L’air est un oxydant, qui fait réagir les sels métalliques qui sont modifiés par l’oxygène et la température. En fonction des sels métalliques utilisés vous obtenez des couleurs : le bleu c’est le cuivre, le rouge c’est le baryum, le vert le strontium, etc…Après, d’un point de vue mécanique, le projectile est propulsé par un mortier, comme à la guerre, puis il y a toute une réaction en chaîne. L’allumage est fait par une mèche qui va atteindre une charge explosive, qui va expulser le projectile. En même temps elle initie une espaulette, un retard qui brûle d’un centimètre par seconde, la colonne est variable en fonction du calibre, on détermine sa longueur par rapport à l’altitude qu’on souhaite faire atteindre à la bombe. Plus le calibre est gros, plus il faut l’envoyer loin parce qu’il ouvre plus grand. Il y a ce soir des bombes de 300 mm, vous couvrez un stade de foot avec ça. Donc il faut les envoyer à 300 mètres de haut. Et plus c’est gros, plus le poids à transporter est important, Archimède est toujours là. Donc voilà, on a des conditions de sécurité à respecter, mais tout est possible. On met ça dans du sable, il faut que le vent soit faible, moins de 40 km/h. Si on est au large le vent n’est pas un problème, mais il déforme les effets artistiques. Il modifie les durées des produits, aussi, c’est comme souffler sur de la braise. Si les conditions météo sont mauvaises, vraiment il est mieux de reporter.
Combien vous êtes, pour préparer ces barges ?
Ce matin on était 5, on était là très tôt. Deux sont partis sur un autre chantier. On va rester là à 3 jusqu’au démontage, pour tirer le feu puis ranger. Là, le plus dur est fait !
Il y a devant nous deux barges, il en reste une à charger ?
Elle arrive à 18h30. On a fait un prémontage sur le quai, on a juste à déplacer ça sur la barge et brancher le tout sur des boîtiers. On a gagné un temps fou avec la technologie, on ramène tout sur un boîtier, ça a vachement évolué.
Et vous, vous êtes sur la barge, sur un bâteau ?
Sur un bateau intermédiaire, avec une cabine. Mais on aurait pu le tirer à terre. Les barges sont à 300 mètres de la jetée. Ici, le site est difficile à exploiter parce que le public est loin. Ce serait plus simple en le déplaçant vers les plages, mais politiquement c’est compliqué puisque ce sont les feux de Port-Fréjus.
Parlez-nous du bruit…
C’est le côté détonnant de la poudre, l’explosion. On en a deux, en bas et en haut, c’est ce qu’on disait tout à l’heure. Il y a une première détonation quand on expulse le projectile. Après il y a un délai entre 2.5 et 7 secondes, selon le calibre, c’est la durée pendant laquelle l’espaulette brûle, jusqu’à l’effet visuel que voit le public. C’est quand la coque explose en l’air.
Est-ce que c’est un secteur très concurrentiel ?
Beaucoup. Presque trop. Sur les gros dossiers, pour les municipalités, il y a toujours une dizaine de devis, même à Fréjus. On se connaît tous entre artificiers, j’ai même formé pas mal de mes concurrents.
Ils sont reconnaissants ?
Pas plus que ça (rires). Mais bon…
Vous avez commencé tout ça à quelle heure ?
On s’y est mis à 7h30, mais on a fini…et pas fini, en fait, parce qu’il nous reste bien une heure et demie de boulot pour finir de tout monter. Ce soir on tire 250 kilos de charge, c’et déjà pas mal. J’ai fait celui de Marseille pendant longtemps, on tirait presque une tonne de matière active, c’est énorme. Dans une balle il y a entre 20 et 40 grammes !
Il est 16h40, qu’est ce qu’il vous reste à faire ?
Il reste une barge à équiper, une heure de boulot, elle arrive vers 18.30. Après on va tester le tout une dernière fois, on va lire le programme sur la console de tir, qui tire le tout sur les 10 boîtiers, 32 lignes.
Pour un homme comme vous qui avez travaillé à l’ancienne, ça vous plaît, les nouvelles technologies ?
C’est le sens de l’évolution, l’ancien temps ne me manque pas. La technologie a grandement facilité le boulot avant on mettait deux fois plus de temps avec un tiers de personnel en plus. Avant il fallait mettre un bonhomme sur chaque barge, et donner des tops pour synchroniser au Talkie Walkie. On se mettait dans des cabanes pour se protéger, etc. Maintenant on individualise chaque ligne pour gérer les départs. Avant sur chaque ligne, il pouvait y avoir plusieurs familles de produits, ça prenait du temps, il fallait tout relier, centraliser c’était impossible. Non vraiment, c’est devenu plus facile !
Qu’est ce qu’il y a dans le gros mortier devant nous, là ?
Une grosse bombe ! Il n’y a pas de piège, plus c’est gros, plus ça pète fort. Mais plus il y a de déchet, aussi. On n’arrive pas toujours à tout initier, certaines bombes retombent au sol. Le meilleur rendement c’est entre 150 et 200 mm. C’est du marketing, de dire « je vais mettre du 300 », enfin selon moi. Il y a de la perte. Certains n’achètent pas des spectacles, mais de la poudre au kilo. Il y a tellement de gens qui ont raconté des conneries qu’on nous envoie parfois les huissiers.  Quand vous achetez un artiste, vous ne payez pas un nombre de chansons. Avec les concurrents, il faudrait qu’on ait une démarche un peu commune, pour vendre des spectacles, et pas 200 bombes, ou 500 bombes.
C’est encadré, socialement, comme métier ?
Pas trop, non, c’est la foire d’empoigne. J’avais un ami qui travaillait chez Ruggieri, qui disait souvent en rigolant « c’est un métier de médiocres », et parfois, je confirme. On pourrait verrouiller pas mal de choses, pour que ce soit mieux géré, mais il faudrait s’entendre entre nous, se réunir.
Parlons un peu d’argent : ça coûte cher ?
Le consommable prend pas mal de budget. Et on y passe beaucoup de temps. Ce soir on est sur un feu à 19 000 euros, à peu près. Mais regarde : la mairie est prête à mettre à peu près 20 000 euros, mais il y a des gens qui viennent proposer des devis à 16 000, et c’est dommage. Parce qu’on y perd en qualité, après. Ici le seul problème c’est de ne pas pouvoir tirer en musique parce que c’est trop loin, parce que vraiment je préfère. A Saint-Raphaël on peut le faire, on va d’ailleurs tirer celui du 15 août.
Ce sera le plus gros de la saison ?
Non, le plus gros c’est Nîmes, aux Arènes. C’est un feu intéressant, toutes les familles de produits, lumière, projection d’images, de la vidéo, on travaille sur un monument, c’est énorme !

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