Le constat est aussi implacable que désolant : non seulement les quarts de finale de la Coupe du Monde de Rugby auront constitué, pour le XV de France, le terminus des prétentieux, comme cela était prévisible et même prévu depuis – au moins – le tirage au sort, mais surtout, plus encore, ces dits quarts de finalistes auront vu concourir, sinon s’affronter, sept quart de finalistes et un resquilleur, pas invité – un clochard, quoi -, sinon en ayant mis à la raison des membres du quart-monde rugbystique. Le constat est implacable (bis) : la France a battu l’Italie, le Canada et la Roumanie, autant dire personne, pour être – comme prévu – laminée par l’Irlande en poule et désintégrée par la Nouvelle-Zélande en quarts. L’Hexagone est devenu une nation mineure de ce sport, dont le concert des nations est pourtant désespérément étroit.

A qui la faute ? Sans doute aurez-vous déjà lu mille fois : haro sur le Top 14, compétition exigeante, épuisante, interminable, richissime et cosmopolite, qui a été, sans doute à juste titre, pointée du doigt : trop de joueurs étrangers y sont attirés à prix d’or, trop peu de jeunes joueurs français sont susceptibles de s’y faire une place. Mouais. Mais la réponse fédérale à ce fait indubitable a, quant à elle, été trop peu disséquée : elle consistait pourtant à naturaliser à marche forcée des quatrièmes choix des nations majeures, tels les sud-africains Scott Spedding – titulaire à l’arrière, le poste de Serge Blanco, incarnation même du french flair…- ou Rory Kockott – remplaçant à la mêlée – jamais apparus, même de loin, sur les radars springboks. Quand la solution est plus inepte encore que le problème, il ne faut pas s’étonner si la facture finale s’avère salée. Et 62-13, le score contre des All Blacks en pleine confiance, en toute liberté, c’est le record de points encaissés par le XV de France au cours de son histoire pourtant centenaire, ainsi que le record de la plus grosse défaite, toutes nations confondues, en phases éliminatoires de Coupe du Monde : pire que les Fidji, pire que les Samoa, pire que le Canada. Bref, c’est le juin 40 du rugby français : nous avons jusqu’à présent toujours fait partie du gratin, et des prétendants à la victoire (trois finales en 1987, 1999 et 2011), mais là notre place est dans le wagon de queue, celui dans lequel s’entassent les petites nations qui ne font que de la figuration.

Cependant, à trop parler de fédération, de bureaucratie, de système, d’argent, on en oublie ce qui dans ce sport comme dans les autres – plus que dans les autres peut-être – finit toujours, à la fin de la foire, par primer, par se révéler déterminant : le maniement du ballon (ovale). Et là, quelle tristesse immense : cette Coupe du Monde s’est avérée une orgie de jeu, une débauche de passes et d’actions tranchantes et créatives, durant laquelle la France seule aura fait banquette – et même ceinture. Le pire, en effet, de tout ce désastre tous azimuts, aura été le jeu hyper-minimaliste, brutal et sans aucune imagination proposé – si c’est le mot juste – par les bleus.
Deux joueurs, voire trois, symbolisent cette orientation, anachronismes bodybuildés égarés dans une ère de technique et de fluidité gestuelle : Mathieu Bastareaud, surnommé bastarocket – il y a des surnoms censément élogieux qui sonnent en seconde lecture comme des injures – dans la ligne de trois-quarts – c’est le successeur de Philippe Sella, y a vraiment de quoi se mettre au curling – et en troisième ligne Louis Picamoles et Bernard Le Roux, porteurs de piano incapables d’en jouer, parce qu’ayant mis les mains dans la colle : des coffres à ballons, apôtres et icônes du jeu à zéro passe. Comme vous le savez toutes et tous, lors de ce lugubre et funèbre 13 à 62, les blacks ont marqué neuf essais, plus classieux et plus éblouissants les uns que les autres, quand la France n’en aura inscrit qu’un seul. Mais quelle triste réalisation ; un ballon vaguement aérien qui échappe aux moufles de Le Roux, Picamoles arrive à s’en saisir lors de l’action d’éclat – au singulier – de sa Coupe du Monde, et boum les dix derniers mètres avant la ligne, en force. Simplement honteux.

Un grand ancien, Christophe Lamaison, a résumé d’un mot aussi cruel que véridique – cruel parce que vrai – les lacunes tecehniques actuelles des joueurs français : « On voit les autres joueurs réussir des actions de classe (voir ci-contre) qu’il n’a y pas si longtemps les joueurs français savaient faire aussi. » Il n’ose pas se citer lui-même, mais Lamaison, architecte virtuose et inspiré de la victoire de 1999 sur les Blacks, était l’un de ces joueurs ; c’est dire que cet âge d’or ne remonte pas à la préhistoire. La blessure de Michalak au début de quart de finale a laissé le XV de France orphelin non pas d’un guide, mais de son seul joueur de rugby. Ne restaient plus sur le pré que des déménageurs même pas bretons. Ce n’était pas rien, mais c’était loin d’être assez : quand on ne fait jouer que des éléphants, ou cela pourrait-il se finir, sinon au cimetière ?

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