Rarement un homme aussi posé que Mathieu Fauvel aura réussi à nous transmettre autant de passion dans ce qu’il nous a raconté. Peut-être parce que le sujet qui nous intéresse aujourd’hui nous parle encre plus que d’habitude. Vous ne le savez peut-être pas mais chez Bah Alors ?, la musique c’est plus qu’une passion, ça a aussi été un métier, une occupation à plein temps, une activité annexe chronophage comme jamais vous ne pourriez l’imaginer. Et que ce jeune directeur de même pas 40 ans réussisse à promouvoir le basson avec tant de finesse nous a tellement intéressé qu’on ne pouvait pas couper dans le lard de cet entretien fleuve qui se suffit à lui-même. La musique, pourquoi, comment, avec qui, dans quel but, vous saurez tout dans quoi…même pas 8 minutes, le temps de lire trois pages que l’on espère passionnantes. Nous, on s’est régalés, c’est votre tour. Y a teasing, là, non ?


Mathieu Fauvel, vous avez l’air d’être un bien jeune directeur. Et pourtant vous êtes un directeur en poste à l’école Jacques Melzer depuis longtemps.

J’en suis le directeur depuis octobre 2006. Directeur à 30 ans, effectivement. C’était le hasard et un grand coup de chance, en fait. Cela faisait des années que je coordonnais une association sur Marseille, avec une centaine d’élèves. Et ça me plaisait bien, donc je nourrissais, pourquoi pas, l’ambition de diriger une structure plus tard. J’en discutais avec le directeur du conservatoire dans lequel j’enseignais aussi à l’époque à Aix en Provence (le saxophone, ndlr), qui m’a dit «le métier, tu sais, c’est devenu très administratif, il n’y a pas vraiment de formation dédiée pour ça.» Maintenant il y en a une, mais à l’époque, zéro. Donc il m’a suggéré de faire u peu de droit, des choses comme ça, pour être préparé. Alors je me suis lancé, on verra bien où ça nous mène. J’ai commencé une formation universitaire à distance en gestion des entreprises, tout seul dans ma chambre, et je me demandais parfois ce que j’étais en train de faire. Rien à voir avec la musique !

Les soirées devaient être un peu longues, non ?

Et bien il y avait des choses intéressantes, mais bon… Un beau jour ce directeur vient me voir et me présente une opportunité qui pouvait m’intéresser. Je pensais que c’était un nouvel endroit pour enseigner le saxophone, parce qsue ce n’est pas fréquent dans les conservatoires, et là il me dit «non, c’est un poste de directeur, pas de professeur». Moi je parlais de ça, c’était à moyen/long terme, pas dans l’immédiat, on n’était qu’un an plus tard. Comme le recrutement a curieusement eu lieu au mois d’octobre, la rentrée était déjà passée. J’ai quand même postulé, en voyant ce que ça pouvait donner, à l’époque l’école était dirigée par Jacques Melzer depuis 1998.. La fleur au fusil, en pensant que dans le sud tout était pipé, copinage piston, et donc j’ai été le premier surpris quand j’ai appris que c’était pour moi ! Je venais d’Aix, mais j’ai grandi en Alsace, puis j’ai étudié à Lyon et Montpellier.

Professeur de saxophone, ça veut tout et rien dire. Là on parle de gens diplômés.

La formation se fait en deux temps. Il y a d’abord toute la formation d’instrumentiste, ensuite on passe à la pédagogie. C’est sur concours, ça dure deux ans, et on obtient si tout va bien en deux ans le diplôme d’état.

Diplôme obligatoire pour enseigner dans une école comme celle-ci.

C’est effectivement un minimum requis.

Combien de professeurs, ici ?

35, pour 510 élèves.

Ce qui fait plus de 1000 musiciens en herbe entre ici et le conservatoire de Saint-Raphaël, les musiciens sont donc aussi nombreux que les footballeurs. Comment expliquez-vous l’immense succès de cette activité ?

Je pense que qu’il y a deux réponses. Pour les parents qui souhaitent que leurs enfants s’épanouissent et se développent personnellement, c’est un excellent moyen d’apprentissage humain, éducatif. On y apprend la rigueur, la persévérance, le partage, l’écoute, o y respecte des valeurs qui sont très fortes. Rien que pour ça ça vaut le coup d’inscrire son enfant dans une école de musique.En plus on s’aperçoit que nos élèves ont en général d’excellents résultats scolaires, la manière dont ils travaillent ici ils l’appliquent à l’école et ça fonctionne très souvent. La deuxième chose, c’est qu’on a un tiers d’élèves adultes, la demande est de plus en plus forte. On peut désirer démarrer la pratique d’un instrument à 40 ou 50 ans, parce qu’on en a toujours rêvé. Ou on peut reprendre une formation pour jouer dans des ensembles et se faire plaisir. La vie active et familiale fait souvent qu’on met la pratique musicale de côté, au moins au début, mais on y revient souvent.

Pour vous la répercussion sur les enfants, elle est évidente ?

J’en suis convaincu. Il y a des études menées par l’Institut Montaigne, qui montrent que la pratique musicale a u fort impact sur sa scolarité. Il réfléchit, il raisonne, il applique des principes mathématiques. Et puis le développement expressif et artistique apporte beaucoup de choses aux enfants.

Justement, ici on peut s’inscrire à 5 ans. Quand ils choisissent un instrument, c’est le coeur, la raison ?

Souvent c’est piano, guitare, ou batterie, parce qu’ils ne connaissent que ça ou presque.Ce sont les instruments les plus visibles. Certains enfants sont très arrêtés sur leur choix, d’autres hésitent. Donc avec les classes d’éveil à partir de 5 ans, on essaie de les amener sur un parcours instrumental pendant deux ans. Ils passent par tous les professeurs, ils découvrent tous les instruments, touchent à des clavecins, des bassons, des hautbois qui sont des instruments plus rares. On leur fait découvrir tout ça par des auditions, ou carrément avec la présence d’un professeur qui leur montre tout. Le but c’est de les laisser choisir, si possible sans laisser leurs parents le faire à leur place.

Et ça arrive souvent, ça, que les parents décident ?

C’est l’une des difficultés que l’on rencontre. Il arrive souvent qu’un parent vienne inscrire son enfant en piano parce qu’il y a un piano à la maison et qu’il faut le rentabiliser. On évite au maximum de rentrer dans ce jeu-là, les stages de découverte servent à ça. On voudrait que les élèves fassent un choix personnel, c’est un gage de pérennité de la pratique. «Mon fils, tu feras du piano», ça peu très bien se passe, mais si l’enfant n’est pas accroché au piano, au bout de 6 mois c’est fini.

Pour vous, le but c’est aussi de les amener à rester longtemps dans la structure, pour des parcours complets.

Le premier plaisir est sensoriel, la découverte de l’instrument, ça dure deux ou trois mois. Ensuite on commence à jouer des morceaux sympas du répertoire, ça se développe avec l’âge, la pratique et la durée. C’est ce qu’on explique aux parents, qui achètent des instruments qui coûtent souvent chers. Il vaut mieux que leur enfant ait fait un choix motivé. C’est aussi pour ça qu’on a commencé à accueillir les enfants à partir de cp/ce1, pour éviter que les choix soient trop précoces.

En quoi ça consiste, cette classe d’éveil ?

C’est un éveil, des sens. On leur apprend à écouter, à savoir dissocier les sons graves, les sons aigus, à classer les instruments dans des familles. On apprend des chansons, des comptines, on essaie de leur donner des bribes du système de notation. L’idée c’est d’éviter l’approche théorique par la science, mais par le jeu et le plaisir. Ils ont un ou deux ans d’éveil selon leur âge, et à l’issue de ce parcours ils choisissent leur instrument.

En les ayant aussi tôt dans vos murs, vous devez fabriquer quelques prodiges, non ?

Quelques très brillants élèves, oui. Nous avons récemment eu une jeune guitariste qui a réussi le concours d’entrée très difficile du conservatoire de Paris, Alicia Knopp. Elle a 16 ans, et les élèves qui le présentent ont en général déjà un diplôme dans un grand conservatoire de région, et qu’ils peuvent avoir jusqu’à 21 ans.

Et quand vous avez des élèves comme elle, vous les détectez, vous l’expliquez aux parents ?

Quand on s’en rend compte effectivement on en discute avec eux, puis leurs parents, parce qu’on sait que s’ils persévèrent ils peuvent obtenir d’excellents résultats.

Au point d’en faire un métier ? Parce que c’est un milieu très difficile, où les places sont chères. Il y a un rapport entre le talent et le potentiel professionnel, selon vous ?

La difficulté c’est que ce métier passionnant, si l’on mélange l’enseignement et le métier de musicien classique, il est dans un cadre très élitiste. Il faut commencer par obtenir son diplôme dans un conservatoire de région. Ici, on a trois cycles d’enseignement de 4 ans en général, Et à l’issue du 3e cycle on peut valider ces études au niveau supérieur, en conservatoire de région, en général, Nice, Aix, Marseille ou Toulon. Ces conservatoires délivrent des diplômes d’études musicales, et ensuite, les élèves peuvent poursuivre un cursus en conservatoire de région, purement instrumental, ou en pédagogie, en centre de formation. Là aussi c’est très sélectif, et si on obtient son diplôme d’état, le parcours du combattant continue, parce que ce n’est pas comme dans l’éducation nationale. Avec le Capes en poche, on attend sa nomination, là il faut en plus se débrouiller pour trouver un poste. Comme dans le privé. Et là on démarche les établissements publics, ou les associations comme la nôtre, même si l’école est entre guillemets «para-municipale», puisque l’école est grandement financée par la mairie.

C’est facile de concilier musicien et pédagogue ? C’est mieux ?

C’est ce que je conseillerais, parce que l’artistique nourrit le pédagogique, et inversement. C’est toujours mieux, dans une équipe pédagogique, de travailler avec des professeurs qui connaissent la scène, ça leur permet de se remettre en question de temps en temps. Et ça apporte une autre dimension à leur enseignement.

Et c’est inspirant pour leurs élèves.

C’est sûr que les élèves suivent ça : «mon prof joue à tel endroit, je l’ai vu en concert», ils se nourrissent de ces expériences. On a des professeurs que j’encourage à jouer régulièrement. On a d’ailleurs créé une saison, que l’on appelle les Cartes Blanches, il y a 6 dates cette année, où les profs se produisent gratuitement pour que les élèves puissent les voir jouer.

Et vous, vous jouez encore ?

Pas assez, malheureusement, de moins en moins ! De temps en temps je pratique un peu chez moi, ça s’entretient. Quand on ne joue pas, on perd vite.

Ce qui est pratique, c’est qu’une structure comme celle-là permet de créer des formations, des groupes.

C’est vraiment le point fort du projet de l’établissement. Tout part d’une conviction personnelle que partage l’équipe pédagogique, la musique c’est fait pour être partagé à plusieurs. On peut se faire plaisir dans sa chambre ou sous sa douche, mais le vrai partage humain se fait à plusieurs. Alors on a beaucoup développé les pratiques collectives, avec les ateliers jazz, les musiques actuelles, les chorales, l’atelier tango, les ensembles de guitare, etc. On a beaucoup travaillé là-dessus pour donner le goût aux élèves de tout ça. On ne peut pas dire à un jeune footballeur «tu fais les entraînements mais il n’y aura jamais de match» ! Travaille tes gammes, bosse ton morceau…s’il ne va pas s’exprimer sur scène, on le perd.

Et ça passe en deux temps, au Forum et au Théâtre Romain ?

On a des grandes dates toute la saison, 80 sur toute l’année mais surtout deux dates, le concert des professeurs au mois de mai, ça c’est au Forum, et le concert de fin d’année début juin au théâtre romain, qui permet de montrer ce qui se fait à l’école. On commence à travailler dessus début janvier. On donne également un concert de Noël à la cathédrale, ça se passe cette année le 11 décembre.

Quel est le statut des professeurs, ici ?

Ils sont tous salariés, c’est une volonté de l’association de leur offrir un statut pérenne, plutôt que de faire appel à des auto-entrepreneurs.

Question qui se pose, le prof de guitare va avoir beaucoup d’élèves, mais le prof de basson, beaucoup moins, alors comment ça marche ?

C’est ça qui est compliqué. Ceux-là sont obligés de cumuler plusieurs postes dans les écoles, avec parfois de lourdes contraintes de déplacement. Ici par exemple, le professeur de basson cumule aussi avec un poste de musicien dans un orchestre régional, en PACA. Ils ont la double, parfois la triple casquette, ils sont aussi parfois intermittents du spectacle. Salarié dans un orchestre c’est rarissime.

Vous l’avez fait ?

En saxophone il n’y a vraiment pas pléthore de places ! Qu’on soit clair, dans les orchestres classiques il y a très peu de répertoire, à part le boléro de Ravel, on fait appel à un intermittent de manière épisodique, et voilà. Pour les cordes c’est plus facile, mais quand vous êtes clarinettiste, bassoniste…

Il y a des questions, à ce sujet, qui fusent ici ?

Il y a des jeunes, oui, mordus de musique, qui dès le collège ou le lycée se posent ces questions-là, sur une orientation professionnelle. On leur dit «travaillez, passez les concours, acceptez toutes ces échéances». Pour être dans les grands orchestres il faut suivre les formations phares, des grands conservatoires, ils sont conçus pour ça. C’est une histoire de recrutement, après, c’est hyper-élitiste. Quand les parents viennent me voir en me disant «mon fils veut absolument faire de la musique», c’est mon rôle de les encourager mais aussi de les mettre en garde, le parcours est semé d’embûches. Soyez sûrs de votre motivation et de votre potentiel. Il y a un grand orchestre dans chaque région, à peu près, à part à Paris où il y en a plusieurs, mais il y a très peu de places. Souvent les musiciens et les enseignants cumulent toutes les casquettes.

Et donc, vous essayez d’encourager les élèves à aller vers les instruments délaissés ?

Parce qu’ils sont magnifiques ! On a des cours de harpe, on a des répertoires fabuleux à explorer. Au sein de l’école on a un parc instrumental pour faciliter l’accès à ces instruments, qui coûtent parfois très cher. Certains fabricants proposent des locations. Mais nous, pour 150 euros on leur loue un instrument à l’année, ils peuvent pratiquer ici. Un saxophone, ça coûte tout de suite 1500 euros, par exemple.

Vous avez dû enrichir votre culture.

On apprend à découvrir le répertoire, certaines esthétiques auxquelles j’ai été sensibilisé, mais ici j’en ai appris beaucoup.

Dernière question, capitale : avec toute la musique pourrie qu’écoutent les jeunes, comment se matérialise la distinction entre leur activité ici,et Maître Gims ?

C’est notre rôle de les sensibiliser à la beauté de l’art ! Il faut leur apprendre à développer leur sensibilité et l’écoute critique. On leur sert souvent de la soupe, dans les médias. Ils ne nous en parlent pas beaucoup, mais le fait de pratiquer, de jouer du répertoire, ça leur forge une culture personnelle. Quand les adolescents grandissent, ils ont une oreille plus affinée. J’écoutais pas Mozart à 12 ans, et je n’écoute pas que ça aujourd’hui, mais je sais ce que c’est. C’est tout le rôle d’une politique culturelle dans une collectivité : apporter la culture de la manière la plus accessible possible.

Sachez qu’il reste des places dans les disciplines comme les vents et les cordes : «si vous voulez faire du basson ou du hautbois, il reste de la place», dixit le directeur lui-même. Pour le reste, hors vents, bois et cordes, il faut déjà prendre rendez-vous pour l’an prochain. Pour se renseigner, vous pouvez aller directement sur place 31 rue de Richery dans le centre-ville, ou vous renseigner par téléphone ( 04 94 53 68 48) ou sur Internet
www.ecole-musique-melzer-frejus.fr

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