Rien de plus injuste, peut-être, que de sortir un joueur d’un collectif aussi huilé, aussi magistralement organisé, aussi éclatant d’intelligence tactique, technique, et stratégique. Les All Blacks de 2015 n’ont pas d’équivalent dans l’histoire moderne de leur sport, et si la préhistoire d’icelui estompe les points de comparaison, cette équipe est sans conteste la plus belle, la plus complète, la plus joueuse, depuis la création de la Coupe du Monde en 1987.
J’aurais pu vous parler – puisque la règle d’airain de « Qui c’est, celui-là ? » est de se consacrer à une individualité – de Ma’a Nonu, auteur de deux actions létales en demi-finale et finale, de Richie McCaw, capitaine interstellaire de charisme et de self-control, à la barre – il n’y a pas de hasard – dans tous les plus grands triomphes blacks (110 capitanats sur 148 sélections, c’est proprement monstrueux) ou bien sûr de Dan Carter, maestro ressuscité et chef d’orchestre souverain, allant crescendo jusqu’à tutoyer le sublime lors d’une finale magnifique, qui aura tenu toutes ses promesses – et au-delà.
Mais, si j’ai choisi Julian Savea, meilleur marqueur d’essais de la World Cup 2015 avec 8 réalisations, c’est parce qu’au sein des trentenaires (en âge) et des centenaires (en sélections) que sont les précités, il n’est pas, à 25 ans, que la certitude d’un présent glorieux, c’est aussi la promesse d’un avenir doré.
En effet, avant d’être – ou non – le nouveau Jonah Lomu, figure iconique de ce sport, Savea, ce sont des statistiques affolantes : 38 essais en 39 capes, 6ème marqueur de la déjà longue (début en 1884) histoire des All Blacks, juste devant Lomu, 37 essais – mais en 63 sélections. Mais, ça c’est juste le scoring : il y a plus flippant encore.
Un chercheur néo-zélandais, qui clairement n’avait rien de mieux à foutre – je me suis pas regardé -, a compilé des données statistiques sur l’énergie cinétique dégagée par Savea lancé à pleine vitesse : ça fait froid dans le dos. Un bus de dix tonnes se déplaçant à 3 km/h, 6300 Newtons pendant 3 secondes – les initiés, j’en suis pas, pigeront, les autres verront l’idée -, la puissance d’un cheval et demi : « Pour schématiser, synthétise notre professeur Cosinus, un homme normal de 75 kilos (c’est mon poids, même si, les lecteurs le savent bien, je n’ai rien de normal – TS) qui entrerait en collision avec Savea serait aéroporté sur cinq mètres durant une demi-seconde. »
Mais, last but not least, ce phénomène athlétique est aussi un prodigieux joueur de ballon, à la gestuelle déliée. Le nouveau Lomu ? Non ; big Jonah, c’était le combo puissance + vitesse, arme fatale dans le rugby de 1995, anticipation genre Terminator de celui d’aujourd’hui ; Savea rend à ce sport merveilleux son ADN, et donc sa noblesse, originels : le combat, certes, mais aussi l’évitement. Alléluia.

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