La lithographie est basée sur la dualité le gras vs l’eau. «Prends une goutte d’huile et tu la mets dans l’eau, ça se mélange pas», dixit Mario. Tout ce qui est dessiné sur la pierre, c’est la goutte d’huile, et la pierre, c’est l’eau. Et tout les crayons sont «de l’huile», par opposition à l’eau qui supprime les parties qu’on ne veut pas. L’eau empêche l’encre d’adhérer sur la pierre calcaire, et par une pression, on imprime ce qui est sur la pierre sur des feuilles, en théorie à l’infini. «Les crayons, c’est 100% gras, savon, cire, noir de fumée, ça pénètre dans la pierre, et pour les lier définitivement, je mets une préparation à base de gomme arabique et d’acide nitrique, qui nettoie aussi la pierre.» Et grâce à tout ça, on peut «imprimer», à l’ancienne. L’idée, c’est que des artistes, peintres, dessinateurs, travaillent sur un support lithographique comme ils travailleraient sur une toile. C’est juste le procédé d’impression qui change (et la possibilité de reproduction). Vous avez compris ? Si ce n’est pas le cas, foncez voir le travail de Mario et de son apprentie Juliette à l’atelier rue du Bourguet à Fréjus, vous allez halluciner !

Mario Ferreri est le dernier lithographe de France. En tous cas, il est le seul des centaines de kilomètres à la ronde. Et parce qu’il faut préserver certaines traditions, un groupe de gens admirablement illuminés, conduits par Mario lui-même, Jérôme Réber, Annick Sureau et l’héritière professionnelle de Mario, Juliette Bouix, se sont lancés dans la création de la première journée de la lithographie. Un moment unique où une presse du XIXe siècle se retrouve dans un magasin de livres, où des enfants viennent découvrir un métier qui se meurt, et où un bonhomme passionné fait des tours de magie bien réels avec du gras, de l’eau et du calcaire. Explications.

Mario, puisque ton métier disparaît, comment tu fais pour trouver du matériel ?

Il y a encore du matériel disponible, dans des petits patelins. Il y a des petits-enfants, parfois même des arrière-petits-enfants de lithographes qui ont conservé du matériel, dans une cave ou un vieil atelier. Par l’intermédiaire d’Internet, ils trouvent mes coordonnées et me contactent pour me demander si ça m’intéresse.

Parce que les crayons 100 % gras, par exemple..

On n’a plus qu’un seul magasin qui les fabrique. Mais c’est facile à faire, savon de Marseille, cire, fumée, on fait cuire ça, après on les coupe quand c’est froid, puis on peut travailler avec. C’est pas trop compliqué, ça. Le plus difficile, c’est les pierres. Il y a beaucoup de cuisine lithographique Mais les artistes qui viennent travailler chez moi, ils l’ont compris. Ils s’en amusent, de ça, ils dessinent et après ils cuisinent. Ils ouvrent leur esprit sur tout un tas de choses qu’ils reproduisent dans leurs ateliers.

Aujourd’hui tu partages tout ça avec des enfants, tu es à l’aise avec ça ?

Oui j’adore, parce qu’ils sont très mignons. Dès que tu mets leurs sens en éveil, leur créativité, ils sont à 100% avec toi, ils adorent ça. J’avais déjà fait une démonstration à Saint-Raphaël, on avait amené la presse là-bas pendant une semaine. J’avais un peu peur, je me disais «c’est la génération Internet, ils vont voir des pierres ils vont fuir». Et j’avais un grainoir, avec des petites pierres, ils faisaient tous la queue.

Car finalement, ils ne touchent plus rien, dans la vie..

Ils sont constamment bombardés d’images, leurs sens ne sont plus vraiment en éveil, si ce n’est par de la pub. Et quand ils rentrent dans l’atelier, ils sentent les odeurs d’essence, de papier, ils voient des couleurs partout, ils posent plein de questions ! Ce matin on avait deux classes, ils ont posé des questions hyper pertinentes, et quand tu leur expliques, ils aiment ça et il retiennent.

Par bonheur tu as trouvé quelqu’un pour te succéder, une jeune femme qui plus est.

Juliette Bouix, elle est fantastique, j’ai l’impression de me voir à son âge ! Je commençais à désespérer un peu, mais finalement j’espère ne pas me tromper, qu’elle prendra ma suite. C’est une belle opportunité, si elle continue elle sera la dernière lithographe et ce sera un beau challenge à relever.

Comment s’est passée la rencontre ?

Elle était venue voir une expo que j’avais faite il y a une quinzaine d’années à Fréjus, j’avais fait venir des artistes, j’avais déplacé la presse à bras, je faisais des démos, il y avait des écoles d’art qui éteint venues travailler. Elle a découvert ça là-bas, elle a vu la pierre, la presse, elle a adoré ça, et puis quand j’ai commencé à faire courir le bruit que je cherchais quelqu’un pour me succéder, elle est venue à l’atelier pour faire un essai. Et là, superbe. C’était il y a presque un an, elle a peur de rien, elle travaille, elle est souriante, elle rechigne jamais.

Tu t’es levé à quelle heure pour démonter et remonter la presse ici ?

On l’a fait hier ! Le fait de la démonter et de la remonter comme ça, en pièces détachées, ça me permet de contrôler un peu l’engin, de voir s’il y a des pièces défectueuses.

C’est long ?

J’en sais rien, je ne vois pas le temps, moi. Il faut, allez, une bonne matinée pour faire ça. Mais j’adore, ça fait 39 ans que je me la trimbale, j’espère que la passation à Juliette se fera le mieux possible !

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