Le brésilien Pelé et l’argentin Diego Maradona ne cessent de dominer le référendum secret, muet, et toujours réitéré – fût-ce entre chair et cuir – au sujet du meilleur joueur de l’histoire du football. Ils se partagent les suffrages suivant les tropismes personnels et identitaires, les nationalités, les générations – les vieux votant Pelé, les jeunes Diego – et – surtout – les conceptions du jeu : Pelé était un chef d’orchestre inspiré, Maradona un soliste virtuose. Toutefois un point – négatif – les rapproche : en-dehors du rectangle vert, zéro ; le meneur auriverde est un homme-sandwich et un politicien corrompu, le dribbleur biancoceleste un rebelle grassouillet en peau de zibeline. Match nul, c’est le mot juste. Leur génie, c’est balle au pied – point-barre.
Pour ceux que ce charisme strictement circonscrit au temps additionnel laissent sur leur faim, le nom et l’exemple de Johan Cruyff arriveront comme marée en carême. Car s’il est un immense joueur dont le mythe et le prestige ne se seront pas éventés à la fin de sa carrière de footballeur, c’est bien le plus célèbre numéro 14 de l’Histoire – n’en déplaise à Thierry Henry, qui au reste a choisi ce flocage en hommage à Cruyff. D’ailleurs, ce numéro fétiche, et célébrissime, a une histoire rocambolesque : tout le début de sa carrière, Johan, comme avant-centre, jouait avec le numéro 9 ; blessé, en 1970, il laisse ce numéro à Gerrie Muhren, qui auparavant avait le 7. A son retour de blessure, impossible de mettre la main sur ce foutu numéro 7. Les deux remplaçants portant les numéros 12 et 13, Cruyff se contentera donc du 14, qu’il rendra illustre à jamais sur tous les terrains de la planète. C’est ainsi que s’écrivent les légendes : avec une encre trempée dans l’ironie.
Cruyff, donc, à la différence des deux précités (qui sont peut-être les deux seuls joueurs à le devancer), a poursuivi sa moisson de trophées bien au-delà de 1984, date à laquelle il range ses crampons, sur un dernier, et huitième, titre de champion de Pays-Bas. Même si auparavant il avait placé ce petit pays sur la carte, qui avant lui n’était qu’une sorte de Luxembourg augmenté, autant dire que dalle, contrée dont son talent et son charisme auront fait une place forte du foot mondial, offrant son panache rouge et blanc (ou orange) au football total de l’Ajax Amsterdam et de la Hollande entre 1969 et 1977, c’est comme entraîneur qu’il aura laissé l’empreinte la plus forte. A la tête de l’Ajax, son club de naissance comme il est des langues maternelles, avec lequel il n’aura cessé de jouer à « je t’aime moi non plus », il commence en fanfare ; vainqueur de feue la Coupe des Coupes en 1987. Mais au Barça, son club de cœur comme il est des pays d’adoption, avec lequel c’était plutôt (et c’est toujours) « je t’aime à la folie », il aligne les triomphes au début des nineties : quatre titres de champions d’Espagne, et la primera C1 du club, pour la Dream Team, celle de Stoichkov, Laudrup, Koeman et de son héritier Guardiola (qui lui doit presque tout). Il est gravement malade, me dit-on : rien de surprenant, hélas, pour ce clopeur incorrigible. Qu’il vive cent ans : l’honneur du foot s’appelle Johan Cruyff. .

A propos de l'auteur

Articles similaires

Laisser un commentaire