Coluche n’aurait jamais voulu ça. Il en serait fier, mais il serait un peu aigre. Parce que son association n’avait pas pour vocation de durer trente ans. C’est trop long, trente ans à regarder la misère grandir alors que les efforts pour lutter contre elle sont de plus en plus grands. Il y a plusieurs moyens d’aborder ce fléau : s’interroger, théoriser, se lamenter, ou bien bouger pour endiguer le phénomène, comme on peut. Et c’est la seconde solution qu’ont choisi les bénévoles des restos. A Fréjus comme dans 2110 autres centres (et ouais…), on se bat au quotidien pour que le froid, la faim, et toutes ces choses qu’on a souvent oubliées, soient un peu moins pénibles pour les familles en galère. Et on fait tout ça en échange de rien, comme nous l’explique la responsable du centre Geneviève Desniou, ainsi que son aide de camp François.

Geneviève, vous êtes installés à Fréjus depuis combien de temps ?

Ici ça fait six ans. Avant ce centre était dans le 06. Il y a aujourd’hui 21 centres dans le Var, avec la présidence à Hyères.

Ici, votre statut à vous, c’est quoi ? Présidente, gérante ?

Responsable bénévole, et ça suffit ! Actuellement on gère une trentaine de bénévoles. En général ce sont des retraités, mais certains travaillent encore.

Comment êtes-vous devenue bénévole aux restos ?

Tout simplement parce que mon mari le faisait dans le Loiret. Il conduisait, lui, il s’occupait des livraisons. Quand nous nous sommes installés à Fréjus je l’ai suivi dans l’aventure. Une fois qu’on y est c’est difficile d’en sortir ! On s’y fait des amis, et puis cette équipe de bénévole, c’est une sorte de famille.

On ne s’en rend pas compte, mais on ne devine absolument pas de l’extérieur qu’ici, c’est une antenne des restos du coeur.

Nous avons des propriétaires qui préfèrent que ce ne soit pas indiqué. Mais c’est aussi parce que les restos, c’est totalement indépendant des instances comme les mairies, etc.

Comment recevez-vous les dons ?

Les enfoirés, l’Europe, et tout ce que nous donnent les partenaires comme Metro ou Carrefour qui sont très importants. Il y a aussi quelques dons spontanés, alimentaires, vestimentaires, on a beaucoup de donateurs. La campagne d’hiver a commencé le 30 novembre et va s’étendre jusqu’au 17 mars.

Il y a une campagne l’été ?

Oui, mais nous avons un petit barème, ici. On passe de 350 familles à seulement 50. Mais l’été dernier on restait quand même ouvert un jour par semaine pour les servir.

Quelles sont les conditions pour accueillir quelqu’un aux restos ?

Elles sont simples : on prend leurs revenus, quels qu’ils soient, RSA, chômage, retraite, pension, et on y soustrait leur loyer, c’est tout. Après nous avons un barème qui nous est donné par les Restos à Paris, et on respecte ce barème. Je crois que nous sommes la seule association qui inscrit les personnes en tenant compte de leurs revenus, en tous cas de cette façon. Entraide 83, par exemple, on vous aide parce que vous êtes dans la détresse mais on ne vous demande pas vraiment ce genre d’infos pour vous inscrire sur 4 mois.

Vous qui suivez cette aventure depuis longtemps, ça vous a fait quoi de voir cette histoire durer dans le temps ? C’était pas le but.

On est tous d’accord avec ça, oui ! Et ça nous surprend d’année en année, on en a toujours besoin. Et ce qui nous étonne, hormis le ait que le public est souvent constitué de gens qu’on ne s’attendrait pas toujours à voir là, c’est que les statistiques se déplacent. On a aujourd’hui beaucoup de femmes seules, des personnes âgées, et des gens qui travaillent, mais qui ne gagnent pas suffisamment. Et ça, ça n’existait pas dans les années 80. C’était très différent, au début, c’était de la débrouille, aujourd’hui c’est devenu une entreprise. C’est affolant, ce qu’il y a à faire.

Vous êtes responsable, ça vous prend beaucoup de temps ?

Ca me prend tout mon temps. On doit faire à nous tous près de 280 heures par semaine, c’est considérable. Pour deux jours d’ouverture, de 9h du matin à 16h.

Dans l’imaginaire collectif, les restos du cœur sont justement des restaurants, mais en fait pas du tout.

On y donne de quoi faire des repas équilibrés pendant une semaine. Au début déjà il y avait des distributions, ma mère l’a fait dès 1986. Ils recevaient des dons, ils préparaient des sachets et donnaient de l’aide au cas par cas, comme ça.

Quand on est responsable et qu’on sait qu’on va ouvrir les portes dans quelques jours, comment on se sent ?

Heureusement qu’on prépare toutes les inscriptions un mois avant. On a un chiffre en novembre et on sait à quoi s’attendre avant que ça démarre vraiment. On sait que ceux de l’été vont tous se réinscrire. On a toujours quelques nouveaux. On sait qui va venir, tout est répertorié, on prépare tout en amont ici pour informer le centre de Hyères qui nous livre en fonction de ce qu’on déclare.

François : Ils organisent les camions là-bas, ce sont eux qui réapprovisionnent tous les stocks, et qui reçoivent la quasi-intégralité des dons, en tous cas ceux des partenaires.

Ce serait mieux si les supermarchés locaux organisaient eux-mêmes leur tambouille avec le centre de Fréjus ?

G : Je ne sais pas, en tous cas ce n’est pas organisé comme ça. Pour l’instant nous n’avons pas de partenariat de ce genre, ici.

F : On a un petit espace, ici, et heureusement on arrive à faire en sorte que ça roule avec un stock restreint. Peut-être que si tout le monde nous apportait des choses ça deviendrait difficile à gérer.

Et puis le but, c’est pas de servir le maximum de gens, c’est plutôt de réduire le nombre d’inscrits, non ?

G: C’est difficile, on veut faire beaucoup…La plupart nous sont envoyés après avoir frappé à la porte d’une assistante sociale. Et quand ils s’inscrivent ici, ils sont suivis pendant toute la campagne. Avant il n’y avait pas de campagne l’été, mais on s’est rendu compte qu’il fallait continuer. Le Muy ferme, par exemple, tous ne sont pas ouverts l’été. On estime que les gens pêuvent mieux s’en sortir l’été, mais bon…

Et quand on est confrontée à tout ça tous les jours, comment on entend les discours politiques ?

On aimerait qu’on s’occupe de nous, et je crois que c’est tout. On se met dans le même bain que nos inscrits. On voit bien qu’il y a un problème, ne serait-ce qu’au niveau des loyers, j’en ai parlé avec le maire qui me disait que loyers sont chers partout. C’est vrai, mais c’est scandaleux, et c’est partout dans le Var.

François je vous vois avec un tableur et un énorme classeur, il y a beaucoup de gestion ?

Ah ben c’est obligatoire, pour gérer les stocks, toute la partie administrative. Il y a quinze personnes qui font de la distribution et c’est ça le principal, mais derrière il y a des choses à faire aussi. C’est du bénévolat pur et dur, ça aussi !

Qu’est-ce qui vous a pris, à vous, de vous lancer là-dedans ?

F : Et bien c’est tout récent, je suis un jeune retraité, et je voulais continuer à faire quelque chose. Avec ma femme on est venus s’installer ici, et je me suis dit qu’être bénévole aux Restos ça pouvait servir la communauté. J’avais besoin de contribuer à quelque chose, et d’avoir une activité sociale. J’ai un besoin personnel d’avoir une relation sociale avec d’autres gens. Le passage à la retraite c’est un vide qu’il faut organiser. Retrouver une activité qui a du sens, ça fait du bien.

G : Moi je travaillais comme administrative dans un hôpital, pour moi c’est une sorte de continuité.

F : Et puis on sait que les Restos ont fait leurs preuves, on sait exactement pourquoi on est là.

G : J’espère qu’on donne de l’espoir, parce que notre but, c’est surtout de remettre le pied à l’étrier aux personnes qui viennent nous voir. On voit quand même à peu près 1000 personnes, plus de 500 adultes et autant d’enfants. Et nous avons les bébés, aussi, ça je pense qu’on est les seuls. Et c’est peut-être dommage qu’on ne partage pas les infos avec les autres associations caritatives, on pourrait se communiquer les idées, les données…Mais c’est très français, hélas, on travaille chacun dans son coin.

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