Dans le cinéma US et même mondial, il y a Tarantino et il y a tous les autres. Quentin – prononcez kwenteen si vous voulez vous la jouer hipster – se distingue non pas par un talent extrême de dialoguiste, de directeur d’acteurs ou de scénariste, car cela, il le partage avec quelques autres rares élus, dont la liste peut être dressée, à cela près qu’elle ne sera jamais identique d’un cinéphile à l’autre. Non, ce qui, beaucoup plus radicalement le place vraiment à part chez les cinéastes, c’est son enracinement sociologique, et, subséquemment, la culture sauvage et foutraque qu’il se sera bâtie à partir de ce terreau. Sans doute est-il le seul cinéaste d’envergure de son époque à n’être jamais allé à l’Université.
Elevé par une mère célibataire et fauchée, QT est typiquement un enfant de la télé, et ensuite, du vidéo-club. Aussi sa culture de téléphage est-elle pratiquement le contraire de celle d’un cinéphile suréduqué lambda – et ma foi, si vous voulez lire dans cette subordonnée une amorce d’autocritique, hé bien cela se peut. Ce qui frappe lorsque l’on voit non ses propres films – léchés, surécrits, incroyablement ingénieux – mais ceux dont il s’est inspiré, ce sont deux choses : aucun n’appartient au panthéon classique légitime et repertorié, d’une part ; et d’autre part, il y a quand même de bonnes raisons à cela. En un mot comme en cent, ça reste de belles merdes – avec ou sans l’imprimatur de Tarantino.
Somme toute, on pourrait lui appliquer la maxime d’un mystique du XIX ème siècle ; « tout le monde regarde ce que je regarde, mais personne ne voit ce que je vois ».  Dénicher les pépites, autour duquel lui-même sculptera ultérieurement ses propres diamants, dans des films tels que Django (1966) ou Inglorious bastards (1978), là est le véritable tour de force.
Les huit salopards, son nouvel et huitième opus, marque à la fois l’accomplissement, et peut-être la limite, de ce système ultra-rodé. Duplicata roué et décalé de Reservoir dogs, il s’agit certes d’un western emblizzardisé, mais aussi et surtout d’un huis clos made in Tarantino, qui débute ultra-bavard, pour finir ultra-sanglant. Chez QT, on cause d’abord, longuement et brillamment, pour défourailler ensuite, c’est sa signature. Un flash-back astucieusement placé aux deux-tiers du film déplie ce qui était jusqu’alors caché – exactement à la manière de Reservoir dogs. Dans le fond, le cinéaste de la génération précédente auquel, par son succès hors-norme, il ressemble le plus est sans doute George Lucas : ce dernier avait pressenti avant tout le monde que la SF pouvait devenir le nouveau terrain de jeu de feu les films d’aventures et de dépaysement, westerns ou films de pirates. Semblablement, QT manifeste et illustre brillamment, seul de son espèce, l’irruption décomplexée de la culture de masse au sein du Fort Knox cinéphile.

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