Beaucoup d’encre a coulé, depuis des mois, au sujet de cette mosquée. Et ça avait commencé au printemps 2014 avec l’élection de celui qui est aujourd’hui le sénateur-maire de Fréjus, David Rachline. Son désir de rompre avec la politique d’Elie Brun, qui avait permis l’initiative du projet. Et son appartenance au mouvement du Front National, historiquement assez peu favorable, en tous cas dans l’imaginaire collectif, à la pratique libre et tranquille de l’Islam (disons les choses clairement). Quoi qu’il en soit, et malgré quelques heurts administratifs plus procéduriers que moraux, le bâtiment est aujourd’hui debout, en plein milieu du quartier de La Gabelle. Exactement là où il fallait qu’il soit, au pied des immeubles, où vivent essentiellement des Fréjusiens de confession musulmane. Des gens qui étaient depuis longtemps en attente d’un véritable lieu de culte construit avec cette destination, et qui commençait à en avoir assez de devoir prier dans des garages.

Parce qu’il nous paraissait important de nous pencher de plus près sur ce dossier qui fait parler à tort et à travers toutes celles et ceux qui aiment être au courant de la vie de la cité, nous avons choisi de faire une chose simple : y aller, discuter avec les responsables, visiter, pour essayer de comprendre ce qui pose tant de problèmes. Dans un quartier où personne ne va jamais. Dans un endroit du quartier que vous seriez bien incapables, chers lecteurs, de nous décrire ne serait-ce que sommairement. En tous cas pour une grande majorité d’entre vous. Dans un bâtiment qui fait du bien à La Gabelle, en gros. Et pour nous parler de tout ça, il nous fallait deux interlocuteurs : Driss Maaroufi, président de l’association musulmane El Fathe, et son acolyte Walid. Un ancien, et un jeune, un historique et un dynamique. Et une seule motivation : pratiquer dignement, et tranquillement.

Driss, en lieu et place de cette Mosquée, ici, il y avait quoi, avant ?

Il y avait 19 garages, qui étaient notre lieu de culte. Ils couvraient exactement 399 mètres carrés.

Vous aviez donc bien besoin de ce bâtiment.

D : Les 19 garages c’était trop petit, c’était minable, des garages, quoi ! Avec de la tôle dessus, quand il fait chaud, il fait trop chaud, le froid, il fait trop froid, le vendredi c’est notre jour hebdomadaire de fête donc on avait énormément de monde. C’étaient des garages ! Et on avait de plus en plus de monde et de demandes pour un vrai bâtiment. Ces 19 garages étaient à des membres de l’association qui les mettaient à disposition, alors on a demandé à la mairie si on pouvait construire une mosquée à la place.

Et ça, c’était à l’époque d’Elie Brun.

Exactement.

Walid : Le vendredi on reçoit vraiment beaucoup de monde. Aujourd’hui (itv réalisée le vendredi 29 après l’office de midi, NDLR), on était 650, par exemple.

D : Il y a beaucoup de musulmans, ici, tous ne sont pas pratiquants bien sûr, mais le vendredi c’est un peu « obligatoire », c’est sacré.

W : En fait à Fréjus, il y a toujours eu une mosquée, depuis 25 ans maintenant. Tout a commencé dans un garage privé, sous un appartement, dans un hall d’immeuble, aux Ifs. Ensuite, au Galliéni, un f5 a été réaménagé en lieu de culte, et ils sont restés là-bas pendant dix ans. Mais ça devenait de plus en plus important et il a fallu trouver autre chose. La communauté s’est agrandie et a fini par acheter ces fameux garages. Mais il y a eu quand même trop de monde et il fallait pouvoir accueillir encore plus, s’adapter aux personnes handicapées, respecter plein de normes parce que c’est un endroit destiné à recevoir du public. C’est pour ça que l’association a porté ce projet tel qu’il est aujourd’hui.

L’association, c’est quoi, exactement ?

W : C’est l’association cultuelle musulmane El Fathe, qui existe depuis 25 ans maintenant, et qui est une association fréjusienne. Elle vit exclusivement des dons des fidèles, et ne touche aucune subvention.

Et donc ce bâtiment qui vient de sortir de terre, n’est en aucun cas payé avec de l’argent public ?

W : Non. On ne touche ni subvention locale, ni de l’état, ni même de l’étranger. Nos comptes sont vérifiés régulièrement, beaucoup de questions se sont posées autour du projet, et le président y a toujours répondu volontiers. Et ça a tellement bien été démontré que ce sujet n’alimente plus la polémique. Tout ça a été financé exclusivement par les fidèles.

Comment on s’y prend pour réunir assez d’argent, pour construire un bâtiment comme celui-là ?

W : C’est un projet qui est porté depuis de nombreuses années. Faire une mosquée à Fréjus, c’était une vraie finalité. C’est une ville avec une grande communauté musulmane, l’idée c’était « Y en a marre de prier dans des garages, il faut qu’on respecte notre foi, et pour ça, il faut qu’on construise un lieu de culte afin de prier dignement ». C’était ça, la base du problème, et on remercie les anciens pour tout ce qu’ils ont fait pour nous, nous les jeunes on prend le train à la fin du voyage.

D : Pour l’argent, on a commencé à discuter dans les garages, avant même de lancer quoi que ce soit. On s’est parlé, on a défini les grandes lignes, comme quoi il allait falloir se retrousser les manches, se filer des coups de main, et après on a commencé à noter les gens, qui pouvait donner quoi, pour faire un bilan provisoire. Et comme on avait beaucoup de monde, on y croyait. On a commencé à réunir de l’argent comme ça.

Ce qui est très pratique, c’est que cette mosquée, elle est au cœur d’un quartier où sont réunies beaucoup de personnes de confession musulmane.

W: Une partie de la communauté musulmane de Fréjus est là, oui. Vous trouvez ça grand, mais c’est ce qu’il faut pour la communauté. Il y a des grandes fêtes comme l’Aïd, deux fois par an, où il y aura encore plus de monde, mais cette prière se fait traditionnellement dehors. Moi je ne la trouve pas si grande que ça !

Comment vous l’avez vécu, cet imbroglio autour de l’ouverture ?

D : L’angoisse, c’est pénible ! On était là à attendre, on savait qu’on avait fait tout ce qu’il fallait, la Mosquée était finie et prête à ouvrir et accueillir des gens, il y avait les panneaux en bois, tout était terminé, et on nous a mis beaucoup de stress. On s’est posé beaucoup de question, on a failli baisser les bras, la mosquée est finie depuis le mois de juin, quand même.

Surtout que d’après ce qu’on a vu surtout le terrain ces dernières années, la collecte suivait son cours, et beaucoup de fidèles ont apporté un soutien sans faille, on se trompe ?

W : Un soutien très précieux. Toutes les communautés nous ont aidé, de partout, ici bien sûr mais même d’autres confessions, et ailleurs. La communauté chrétienne du sud-ouest, par exemple, nous a soutenu, parce que c’est juste un lieu de culte. C’est un lieu de partage, de convivialité, mais c’est surtout un lieu saint dans lequel on peut adorer son seigneur dans de bonnes conditions. C’est pour ça qu’il est simple et épuré. Pour l’instant on n’y fait que prier, c’est son seul but, le culte. On verra plus tard si on y intègre ds activités culturelles, comme les cours d’arabe. Mais nous, ça faisait deux ans qu’on priait en plein air dans de très mauvaises conditions, parce que les garages étaient détruits. On avait mis un chapiteau qu’on nous a fait enlever.

Vous comprenez qu’on vous ait fait des difficultés ? C’est tombé au mauvais moment, avec les attentats de janvier puis de novembre 2015, le passage de la municipalité au FN, etc.

W : C’est surtout le côté politique qui nous a embêté au début, les attentats sont arrivés après. L’Islam est une grande religion, et ce qui s’est passé nous a fait beaucoup de mal. On a fait un communiqué sur les attentas dès le lendemain, le président n’a pas voulu attendre et a voulu désamorcer tous les amalgames. Ce qu’ils ont fait…c’est des barbares, ils n’ont rien à voir avec nous, ce ne sont pas des musulmans. Tout ça nous a fait beaucoup de mal. Déjà que le politique nous suivait de près, ces abrutis n’ont rien arrangé à l’affaire. Mais on a bien communiqué, on a rappelé qu’il n’y avait pas ce genre de problèmes à Fréjus et ça s’est bien passé.

Président, vous vous êtes inquiété quand Elie Brun n’a pas été réélu ?

D : Je me suis fait un peu de souci, oui. Car ils sont très différents. Je respecte la politique de David Rachline, mais je trouve qu’en ce qui concerne la mosquée, il ne pense pas aux Fréjusiens quand il ne veut pas qu’elle ouvre. Il ne pense pas au quartier de la Gabelle. Quand on avait un problème avec Elie Brun, on l’appelait et il venait, il discutait de tout avec nous, ici. C’était le maire de toutes les communautés.

W : M. Rachline est le maire de tous les administrés, mais un peu moins le maire des administrés de confession musulmane. Lorsqu’on a démoli les garages, on a demandé un lieu de culte provisoire, et il n’a jamais daigné répondre. Quand on est maire, on est le maire de tout le monde. On est élu sur des valeurs, certes, mais une fois en poste, vous ne pouvez pas faire abstraction  de ceux qui ne pensent pas comme vous.

Vous arrivez quand même à discuter avec la mairie ?

D : Au début on dialoguait, mais ça s’est arrêté. Le dossier n’est pas bouclé, il faut encore attendre la décision définitive du juge, et on ne sait pas quand elle va tomber.

W : Le problème c’est qu’on ne nous propose rien en contrepartie, comme alternative. Sans cette Mosquée, les musulmans ne prient plus. Les Juifs ont un lieu, les Chrétiens aussi, les Orthodoxes, les Bouddhistes, mais pas nous, alors que la communauté musulmane c’est environ 10 000 habitants sur la commune. Ils ne sont pas tous pratiquants, mais ils sont musulmans quand même.

Est-ce que la mosquée va apaiser encore le quartier ?

W : Il y a dix ans, ce quartier était très différent. Ici, il y avait beaucoup de trafics, de banditisme. Les gens de l’association, déjà à l’époque des garages, ont beaucoup travaillé socialement, demandez aux élus, ils le savent très bien. Quand il y avait une émeute, la première chose à faire c’était d’aller chercher le président.

D : C’est pour ça qu’Elie Brun travaillait beaucoup avec nous, il savait que les jeunes nous respectaient. Et quand on lui a présenté le projet de la mosquée, il a dit « pourquoi pas ». Et il savait qu’elle était mieux ici qu’ailleurs, parce qu’ici on l’utilise beaucoup, c’est une mosquée locale, on y prie 5 fois par jour, les gens viennent à pied, les vieux sont juste à côté.

Samedi vous faites une journée Portes Ouvertes, à quoi ça sert ?

D : C’est pour les Fréjusiens, pour qu’ils voient ce que c’est une mosquée, c’est rien de plus qu’un lieu de culte.

W : Simplement le culte, rien d’autre. Tout le monde peut venir la voir, et on a voulu la montrer à tout le monde, pour crever l’abcès.

Et si jamais la décision du juge est en défaveur de l’ouverture ?

W : Ce n’est qu’une mosquée. Pour nous, c’est inconcevable qu’elle soit détruite. Elle n’est pas si grande que ça, elle n’est pas faite pour accueillir 2000 personnes.

D : C’est magnifique, comme endroit. Elle fait la richesse de la ville. Et les Fréjusiens n’ont rien dépensé de leur poche pour l’avoir !

 

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