Les casinos, lieux de stupre, de débauche et de perdition, c’est fini ? On dirait bien que oui ! Ces établissements, qui sous diverses formes, ont traversé tous les âges d’une humanité avide de jeu, de superstition et de hasard, ont aujourd’hui une image en plein renouveau. Exit les grandes soirées de débâcle et les moments de bravoure de flambeurs qui se mettent sciemment en danger. En 2016, on vient au casino pour passer un agréable moment de vie plutôt que pour assouvir un besoin pathologique de se confronter à l’éventualité de tout gagner, ou de tout perdre. Aujourd’hui, le casino est un lieu de plaisir et de sérénité, où l’on est libre de laisser libre cours à ses envies de flamber, mais où l’on ne se met plus en danger. Un secteur à maturité, qui cherche de nouvelles pistes pour démocratiser son offre et son image, et qui peut compter sur des ambassadeurs chevronnés. C’est le cas d’Hilario Aznar, Directeur Général du casino Barrière de Saint-Raphaël. Un long entretien qui s’imposait, pour mettre à jour la vision populaire d’un univers où les paillettes et l’imaginaire ont laissé l’inconscient collectif fabriquer un florilège d’idées reçues. Mise au point avec un homme précis, un homme de chiffres, mais pour qui l’humain reste au cœur de la profession.

Hilario, un peu d’histoire !

Le casino de St-Raphaël date de 1881, il a été inauguré en 1882. La particularité c’est qu’il faisait face à l’Excelsior, orienté dans l’autre sens, donc. C’était un bâtiment d’inspiration gréco-romaine, il y avait les fameuses 9 muses, 9 statues, posées devant. Ensuite il a été détruit, puis reconstruit en 1926 dans le bâtiment actuel. L’entrée se faisait à l’époque à l’angle du boulevard Félix Martin et de la promenade. Dans les années 70 le Casino a  vu l’entrée transférée face à la mer, avec devant elle le square de Gand, avec la statue du roi des Belges. Si vous êtes d’ici, vous l’avez vue bouger un peu partout sur le square !

Il a été créé tôt, dans l’histoire du « concept » de casino ?

Les casinos ont plus ou moins toujours existé, sous des formes diverses et variées. Déjà du temps des romains il y avait des cercles de jeu.

135 ans d’histoire et un agrandissement récent, avec le réaménagement des Ambassadeurs au rez-de-chaussée ? Que s’est-il passé depuis l’incendie ?

Rien ! (rires) Le groupe Barrière est propriétaire de tous les murs, tout ce qui se situe à droite du passage de la basilique. Il y a un projet qui a déjà été donné par M.Ginesta, il a été partagé dans la revue municipale, c’est de la réhabilitation. L’incendie c’était en 2012, on travaille actuellement sur quelque chose de concret. J’ai préféré mettre une bâche plutôt que le bois qu’il y avait avant. Il n’y a rien de construit mais le projet arrive.

On a l’impression que les casinos sont les établissements les plus « compliqués » à gérer. On se trompe ?

Ce sont juste des sociétés commerciales comme les autres. La particularité, c’est que le chiffre d’affaires est fait avec de l’argent : on gagne de l’argent avec de l’argent. Mais la Française des Jeux fait pareil, le PMU aussi, les banques… On est soumis à une très forte réglementation des jeux, très précise, très concise, très procédurière. Mais l’avantage d’un casino, c’est que grâce à un monde fait de rigueur en back office, on peut afficher une image festive en vitrine. Et tant mieux que ce soit comme ça, on peut ainsi dormir sur ses deux oreilles.

Un casino français de la Côte d’Azur ressemble-t-il à ce qu’on voit dans es films et les séries venus des USA ?

C’est différent, mais les jeux sont les mêmes. C’est la législation qui change, là-bas c’est ouvert 24/24. C’est finalement adapté à la culture d’un pays, les casinos sont adaptés au mode de consommation.

C’est difficile de lutter contre la concurrence d’Internet ?

Le seul jeu de casino autorisé sur Internet, en France, c’est le poker. On est toujours inquiet de voir arriver un phénomène comme Internet, mais pour l’instant ça n’a pas fortement impacté la fréquentation des casinos.

Autre concurrence, récente, le casino de Fréjus. Autrefois vous étiez seuls, maintenant il y a un concurrent tout près. C’est un gros bouleversement ?

Avant les deux plus proches étaient à Mandelieu et Ste-Maxime. Maintenant il est à Fréjus, 2,3km. Et oui, ça a tout changé. Dans un marché comme le nôtre qui est arrivé à maturité, l’émergence d’un concurrent ne se fait que par la prise de parts de marché. Il y a toujours des clients à conquérir, mais pour exister, il a forcément pris des parts de marché aux casinos environnants.

C’est une confrérie où tout le monde se connaît ?

On n’est que 200 en France, c’est peu, donc oui on se connaît plus ou moins tous. Il y a quelques grands groupes, Barrière est le plus gros avec 35 établissements, dont les plus importants.

Pourquoi on a le droit d’ouvrir un casino quelque-part et pas ailleurs ?

Il n’y a pas de numerus clausus. C’est à la ville de prendre la décision d’engager la démarche d’ouvrir un casino. Et là-dessus, il y a une vieille loi napoléonienne ! Cette loi, entre autres, dit que pour ne pas appauvrir le peuple, il ne peut y avoir de casino à moins d’un jour de cheval du centre de Paris. Aujourd’hui en France, on ne peut ouvrir un casino que dans trois types de station : balnéaire, climatique ou thermale. C’est pour ça qu’on a beaucoup d’établissements dans des villes comme Vittel, Saint-Gervais-les-bains, etc. Ou Briançon, station climatique. Et depuis les années 80 (1988 exactement, ndlr) et l’amendement Chaban-Delmas, toute ville française de plus de 400 000 habitants a le droit d’ouvrir un casino. C’est pour ça que Lille, Bordeaux, Lyon, Toulouse ont un casino.

C’est amusant d’ailleurs de constater que partout où c’est devenu possible, les villes l’ont fait.

C’est parce qu’un casino est un énorme collecteur d’impôts ! On reverse beaucoup de contributions, à l’état, aux collectivités et aux villes. Aux machines à sous, tous les gains des joueurs supérieurs à 1500 euros sont imposables à la CSG à hauteur de 12 % (le gagnant perçoit la somme nette, ndlr). Et aussi, Un casino, c’est un acteur majeur du tissu économique de la ville, il emploie du monde, il est partenaire de la vie sportive et associative, on a la chance ici d’avoir deux équipes en première division, le hand masculin et le volley féminin.

Qui sont les clients d’un casino ? Parce qu’il y a énormément de gens qui n’y vont jamais.

C’est ouvert à tout le monde, la seule restriction c’est une question d’âge. On n’accepte pas les personnes qui n’ont pas 18 ans révolus. On ne peut pas entrer dans un casino le jour de son 18e anniversaire, mais le lendemain. Et puis on a un fichier national de gens qui sont interdits de casino. C’est pour éviter de les mettre en danger. On présente sa pièce d’identité à chaque fois qu’on vient dans un casino. C’est vraiment un gage de qualité pour nous, on n’enregistre rien, on vérifie votre identité à chaque fois, votre âge, et si vous n’êtes pas dans le fichier national d’interdits de jeu.

Il y a encore des gens qui perdent tout ? Est-ce que ça existe toujours ?

Vous ne me poseriez pas la question. Il y a, c’est vrai, des gens qui se sont fait très mal. Mais on a aujourd’hui des mesures. Tous nos salariés sont formés à la détection des gens qui pourraient être en abus de jeu. Des gens qui vont trop loin dans ce qu’ils dépensent. Ils dépassent le stade de loisir. On a des cellules de détection, de gestion des gens en abus de jeu, et on a même des contrats avec certaines personnes qui limitent le nombre de leurs passages dans le mois. On appelle ça la Limitation Volontaire d’Accès, LVA. On est tous formés à cette détection.

Les banqueroutes ont disparu ?

En fait on n’en veut pas ! On préfère que les clients viennent chez nous passer un moment agréable. Dans un casino on peut venir boire un verre tranquille, avec les personnes de son choix, dans une ambiance sympathique. On n’est pas obligé de jouer dans un casino, même si le jeu est notre activité principale. Mais c’est aussi un endroit où l’on peut boire un cocktail ou manger simplement, et pour pas trop cher !

Fréjus fait venir des stars du one-man show, des chanteurs. Vous avez envie de faire de même ?

Nous faisons pareil depuis toujours, mais je sais que ça se sait moins. On est partenaires de la ville de St-Raphaël, pour le festival des lumières, le jazz, l’humour. On n’a hélas pas beaucoup de place à l’intérieur pour que les spectacles se passent dedans. Mais par exemple, Felix Martin, historiquement, est la salle de spectacle du Casino. Nous y produisons des dîners-spectacles, les gens sont friands de ces choses-là, on fait beaucoup de tributes, Aznavour, Sardou, Michel Berger.

Parlons chiffres : vous employez combien de personnes ?

80 personnes à l’année, pour gérer environ 300 000 visites. Mais un casino n’est presque jamais fermé, donc il faut une grosse équipe. On est ouvert 365 jours par an. Dans un casino il y a plusieurs métiers, les machines à sous, qui représentent 80% du chiffre d’affaires, il faut des croupiers pour les jeux de table, historiques, BlackJack, Roulette, etc. Ensuite il faut du personnel au bar, en cuisine, des serveurs, l’accueil et la sécurité, un service de voiturier, c’est d’ailleurs l’une de nos particularités. Toutes ces personnes sont des salariés du casino, y compris la sécurité. Il y a aussi un service d’entretien, ds machines à sous, des espaces communs, et des administratifs.

Comment avez-vous atterri dans ce monde-là ?

Par hasard, j’étais comptable de formation

Vous êtes joueur, au moins ?

Pas du tout, je ne suis pas un grand passionné du jeu. Mais je suis natif d’ici, j’y ai fait mes études, j’y ai eu mes premières expériences professionnelles, et dans le cadre d’une reconversion, on m’a proposé un poste de directeur financier dans un casino. Je suis ensuite devenu directeur d’exploitation et directeur général.

Au début on est surpris, par les chiffres générés par un casino ?

Ils peuvent paraître importants, mais d’un autre côté…on s’habitue vite. C’est pas du Monopoly, parce que c’est du véritable argent, donc ce n’est pas abstrait. Mais c’est notre outil de travail !

Il y a des gens qui ne franchiront jamais la porte d’un casino. Pourquoi, à votre avis ?

Il y a de la crainte, du jeu. On travaille beaucoup sur la démocratisation, sur les choses qui sont périphériques. On peut venir manger, boire un café. On a toujours vu les casinos comme des lieux très sombres, nocturnes, sans lumière, alors que sont des lieux de vie. Celui de St-Raphaël est sûrement l’un des plus lumineux de France. Les gens ont souvent peur d’entrer dans un casino, de ce qui va s’y passer. Est-ce que je mets un costume ? Est-ce que je dois forcément jouer ? Il y a encore de l’appréhension, on tente de démystifier tout ça, et c’est long.

Comment est apparue cette image ?

Les jeux de tables, avant, étaient plus ou moins réservés à des gens qui avaient de certains moyens. On peut venir jouer avec 5 euros maintenant, et on peut même venir boire un café pour 1 euro 60, ou manger un repas complet le midi pour 15€50.

Les gens sont-ils des « spécialistes » du jeu, pour certains ?

Sans hasard, il n’y aurait pas de jeu en France, c’est pour ça qu’ils viennent. C’est mon rôle de discuter avec les clients. Il en existe de tout ordre, il y en a qui sont fidèles à leur établissement, voire même à leur machine. Il y en a qui peuvent visiter deux établissements dans la même journée. On a la chance de travailler dans un grand groupe comme Barrière, et on voit aussi des clients qui aiment venir dans les casinos Barrière parce qu’ils connaissent nos services, ils y vont pour la qualité.

Les grands groupes, c’est la mort des petits casinos indépendants ?

Il en existe toujours beaucoup en France (une trentaine, ndlr). C’est un marché à maturité, on n’est pas loin du maximum. On essaie de gagner encore quelques clients en démocratisant, en expliquant, en attirant les nouvelles personnes par de nouvelles offres, des forfaits tout compris. Pour un certain montant, on peut s’offrir un repas, un apéritif, et une part consacrée au jeu. On a souvent entendu la phrase « je vais laisser la carte bleue à la maison », maintenant tout est prévu, « all inclusive ».

Le casino a-t-il peur des gagnants?

Pas du tout. Est-ce que vous connaissez le taux de réversion des gains imposé par la loi ?

Non, je dirais 25% ?

85% minimum. Ici, par exemple, on flirte avec 94 %. On ne fait pas un métier où on se dit « chouette, un client, je l’attrape ». On a de gros gagnants, parfois, en 2013 on a payé le 2e plus gros jackpot d’Europe, 7 425 045€. Un couple du coin, de retraités. C’était génial, comme soirée, pour l’anecdote c’était le jour où j’ai pris mes fonctions de directeur !

Et les gens qui perdent des fortunes, comme à Monaco, par exemple ?

Monaco c’est particulier. Déjà, ce n’est pas en France. Ici on fait très attention.

Est-ce que la démocratisation se passe bien ?

On fait de la publicité, on y met toujours les messages de prévention, c’est un très gros chantier. La profession a pris conscience que les gens en abus de jeu existaient, donc elle oeuvre pour les aider. Ici, c’est un lieu de vie, pas un lieu de débauche comme on le pensait peut-être avant. Il y a le plaisir du jeu bien sûr, mais aussi de la gastronomie, et du spectacle. Si je ne pensais pas que le casino avait un bel avenir, je ne serais pas là.  Dire à nos clients de ne pas se faire mal, de ne pas dépasser leurs capacités, cela fait partie de notre métier. Il m’arrive parfois de dire aux clients « vous avez perdu votre sourire ». L’important pour nous, c’est qu’ils soient heureux.

A propos de l'auteur

Articles similaires

Laisser un commentaire