27 ans, des titres à n’en plus finir même si le principal n’est pas encore posé sur la cheminée, et une cheminée remisée, justement. Parce que la championne du monde du saut en longueur à Sopot a déménagé. Finie la grisaille parisienne, maintenant la grande Eloyse s’entraîne au CREPS de Boulouris. Avec une sale blessure enfin oubliée, un objectif concret aux jeux de Rio, un nouveau coach, un nouvel appart, un nouveau plan de carrière et une nouvelle vie devant elle, celle qui a déjà prouvé que la concurrence la stimulait plus qu’elle ne l’effrayait n’a plus qu’une idée en tête : rafler l’or olympique. On ne pouvait pas la laisser s’envoler en stage à Miami sans lui poser quelques questions. Et on n’avait pas le droit de ne lui accorder qu’un petit macaron dans un coin de page pour lui causer course d’élan, acide lactique et bac à sable. Alors on a opté pour une rencontre, une vraie, avec ce que l’athlétisme français produit de meilleur : une fille charmante, sympa comme pas deux, et obsédée par la performance. Un combo qui fait ses preuves.

 

Eloyse, championne d’Europe, championne du monde, mais dans la tête du monde entier, une question, simple. Comment on se met dans la tête d’aller faire du saut en longueur ?

J’ai pas commencé par la longueur. En fait tout est parti de mon état d’esprit, compétitif. J’ai toujours été à la recherche du dépassement de moi, j’ai toujours voulu battre les autres, j’ai 8 ans d’écart avec mon grand frère. Alors tu te doutes que je gagnais pas souvent, en plus c’est un grand gaillard. J’ai commencé par la gym, un sport drastique, très difficile pour le corps et la tête, ça m’a donné une base solide, et ça m’a permis de m’exprimer plus tard dans une discipline que j’ai toujours voulu pratiquer, l’athlétisme.

Tu es originaire des Antilles, mais tout a commencé à Paris ?

Je suis née en métropole, j’ai grandi en région parisienne, j’ai fait mes études là-haut, et un jour je me suis blessée, c’est là que j’ai décidé de venir dans le sud.

A quel moment tu as eu le déclic ? Comment tu as compris que l’athlé, ça devenait sérieux ?

Dès la première année, en fait. J’ai rapidement battu les records minimes, sur le sprint, la longueur. Je me suis illustrée dans un peu toutes les disciplines, sauf le demi-fond et les lancers, là on a vite compris que c’était pas la peine ! En jeune on te fait faire de tout, du cross, de la marche, des lancers.

Tu vas me dire que tu as, un jour, lancé des marteaux ?

Une fois, j’ai vite arrêté ! J’ai fait une fois de la perche, mais je préfère oublier tout ça. Heureusement dans l’heptathlon il n’y a ni la perche ni le marteau, donc je peux le faire ! J’avais un entraîneur qui m’a convaincue de ne pas me spécialiser tout de suite, l’athlétisme c’est super pour ça. J’ai participé aux championnats du monde jeunes, mais après j’en ai eu marre de cumuler toutes les disciplines parce que je m’illustrais déjà dans le sprint et la longueur, ça va ensemble. En cadette je finis deuxième des championnats du monde en longueur, et 6e sur le sprint. Tout ça s’est fait assez naturellement en fait, dans tous les championnats jeunes j’étais toujours sur le podium en longueur, et finaliste sur le 100 mètres. J’adorais ça, l’idée de mettre une impulsion à la fin d’une course la plus rapide possible, c’est comme ça qu’ont commencé mes premières amours avec le bac à sable !

Avec tout ça, tu as réussi à vivre une jeunesse normale ?

Ah c’est impossible, ça ! J’ai commencé l’athlé à douze ans, mais à partir de 16 ans je n’avais plus de vacances l’été, plus de vacances scolaires, elles étaient remplacées par des stages. Mes premières vacances l’été c’était l’année dernière, parce que j’étais blessée. Tout s’est passé dans le milieu du sport, l’entourage, l’emploi du temps. Mais j’ai grandi grâce au sport.

Une blessure bien pourrie, en plus.

Rupture du ligament croisé postérieur. C’était il y a un an. J’ai déjà eu d’autres pépins physiques, là c’est ma plus grosse blessure, à 26 ans. Mais j’ai déjà des genoux d’une personne de 80 ans, autant te dire qu’après ma carrière ça va être très compliqué. J’ai eu plein de problèmes aux ischios, un peu les mollets, le dos, c’est une discipline traumatisante.

Et pourtant, tu continues.

Oui, parce que c’est ma passion, c’est ce qui me donne envie de me lever tous les jours, et je n’ai pas encore atteint tous mes objectifs.

Et celui de devenir riche n’en fait pas partie. On est d’accord pour dire que c’est difficilement compatible, l’athlétisme et le fait de gagner des millions ?

Il y a une sélection qui se fait rien qu’au niveau des disciplines, et le saut en longueur ça ne rapporte pas des millions. Le sprint, déjà plus, dans certains cas. Et puis le fait d’être une femme, c’est pas un bon point non plus. On vit correctement pendant la carrière, mais il faut penser à sa reconversion.

Tu y penses, toi, à 27 ans ?

Il le faut, et tu y penses surtout quand tu es au fond du trou. L’année dernière, par exemple, j’ai eu le temps ! 2014 c’était une année magnifique, championne du monde en salle, championne d’Europe l’été, l’année d’après blessure, et là, plus aucune rentrée d’argent. Et tu te poses beaucoup de questions.

C’est compliqué de trouver des sponsors ? On se rappelle du perchiste Romain Mesnil et de sa vidéo à poil dans la rue.

Je ne me sens pas encore prête à sauter dans un bac à sable nue, mais c’est vrai que c’est compliqué. Heureusement que cette passion nous anime, assez pour qu’on accepte de faire de notre sport notre métier !

En France il y a des figures de proue, comme Renaud Lavillénie qui cartonne, Christophe Lemaître que tout le monde connaît. Pourquoi le meilleur sprinteur français, dont tout le monde sait qu’il ne sera jamais champion olympique, serait-il plus bankable que toi qui peut gagner l’or à Rio ?

Il a un capital sympathie énorme, il est atypique, et puis c’est le blanc le plus rapide qu’on ait jamais vu. Il est curieux, du coup, il a une façon d’être, de vivre, de s’exprimer, ce personnage a été catapulté dans le monde du sprint noir, c’est assez fou ! Moi je suis une femme, c’est pas pareil. On dit que l’athlé n’est pas sexiste, mais les performances féminines ne sont pas assez mises en valeur, je crois. Renaud il est champion du monde en même temps que moi à Sopot mais on a parlé dix fois plus de lui.

Peut-être parce qu’il domine sa discipline de la tête et des épaules, non ? Où en est le niveau de la longueur féminine ?

Il est resserré, il faut vraiment exceller pour gagner. Je monte sur des podiums mais ça ne suffit pas, je pense qu’il va me falloir une médaille olympique ! Le record du monde de Chistyakova date de 88 et il est inaccessible, 7m52. Sincèrement, je me dis « je vais faire le max pour m’en approcher », mais c’est la perf d’un homme de niveau moyen. Pour une femme c’est…Tu ne peux même pas essayer de gratter le record d’Europe, puisque c’est le même.

Et ça vous plairait que l’IAAF fasse un jour le ménage dans ces vieux records qui pour beaucoup sont douteux, comme celui-là ?

Et bien…qu’est-ce que tu peux enlever ? Le record de Renaud, de Teddy, ils sont propres et pourtant ils sont hors normes, ça ne rime à rien. En ce moment les meilleurs hommes sautent à 8.45, alors que le record date de 1995 et il est 50 cm plus loin, c’est énorme ! La barre des 7 mètres je sais que ce sera fait.

Ton départ de Paris, ça a été une rupture avec le milieu de l’athlé, l’Insep ?

C’était surtout une rupture familiale, j’habitais à deux pas de chez mon père, de chez ma mère, de chez mon frère, même mes tantes étaient toutes proches. Mais ils m’ont soutenue dans ma démarche, et partir m’a fait beaucoup de bien. Quand tu assumes tes choix il n’y a pas de raison que ça se passe mal. C’était peut-être fou de faire ça dans une année olympique, mais c’est pas grave. J’ai changé de coach, mon coach précédent je l’ai gardé dix ans, je suis passée d’adolescente à femme et alors que moi j’ai beaucoup changé, nos rapports étaient restés les mêmes que quand j’avais 15 ans. J’avais besoin d’être perçue comme une athlète adulte, qui sait ce qu’elle veut. Je voulais qu’on m’écoute.

Aujourd’hui tu dépends du pôle athlé du Creps ou tu es une athlète un peu en marge, du fait de ton niveau ?

Je dépends de la fédération et je suis rattachée au Creps, je suis une athlète de la région, maintenant. Je n’ai plus aucun lien avec les clubs de la région parisienne, en tous cas. Le Creps nous laisse profiter des installations, on ne nous demande pratiquement rien en retour, c’est une chance immense, mais c’est aussi ça qui est beau dans l’athlétisme, tu t’entraînes avec qui tu veux, comme tu veux, c’est un sport individuel, même si le collectif, il y a des moments où ça compte.

Quand tu pars en stage, comme celui de Miami, par exemple ?

C’est un petit stage national, il y aura aussi Teddy Tamgho, qui s’est blessé quasiment en même temps que moi, au tendon d’achille.

Parle-nous un peu de ta blessure, comment tu l’as vécue sur le coup ?

Je franchissais des haies à l’entraînement, je tombe la jambe tendue, je le sens pas vraiment mais j’ai vite compris que je m’étais pris un sale truc dans la jambe, j’ai mal. J’attends, ça passe un peu, je me lève, je fais des montées de genou et là ma jambe ne tient plus en place, pas rectiligne, tu vois ? Alors je passe une imagerie, avec le genou qui a triplé de volume, mais on ne voit rien, deux semaines passent. Je dors pas, je marche pas, j’en peux plus, je vois bien qu’il y a un problème, et là on voit que le ligament a pété à 93%. Et je me suis aussi abîmé un morceau de rotule, qu’on a failli m’opérer. Mais j’attends, et je reprends quand même, comme quoi l’envie c’est un sacré moteur. On part en stage à Monaco, j’arrivais à faire beaucoup de choses malgré l’état douteux de mon genou, on fait des courses de côte et là ça pète pour de bon, d’ailleurs ça fait un bruit bien spécial. Je me suis dit « bon ben voilà, je l’ai terminé ».

La première compétition, tu l’appréhendes comment ?

J’ai fait du sprint tout l’hiver à l’entraînement, ça va. Mais c’est une douleur tellement vive, c’est tellement long. Je ne saurais pas t’expliquer pourquoi ça fait mal, j’avais une genouillère pour bloquer la flexion et l’extension, je dormais avec, il suffisait que je tape dans un petit truc ça me faisait tellement mal que j’en pleurais, des souvenirs horribles. Quand tu retournes sur la piste et que tu dois utiliser ta jambe, t’as une appréhension incroyable. C’est derrière moi, tout ça, mais réutiliser ta jambe sans crainte, ça prend du temps. J’ai heureusement retrouvé toutes mes sensations.

Rio, t’y vas pour gagner ?

Bien sûr !

Et tu comprends les athlètes qui expliquent qu’ils vont là-bas simplement pour participer ?

Il y a des gens qui sont heureux comme ça. Certains ne se rendent pas compte de leurs capacités, s’ils ont réussi à y aller, pourquoi pas faire encore plus ? C’est un état d’esprit. Tu t’entraînes pour un marathon, admettons, tu veux dépasser tes capacités, battre ton record, en athlé c’est pareil et ça peut aller jusque dans un grand championnat. Je suis persuadée que le facteur psychologique a une part très importante, tu peux faire mieux que d’autres gens qui ont plus de capacités physiques que toi.

Toi, tu te heurtes à des machines de guerre ?

C’est moi, la machine de guerre ! J’ai la chance d’avoir des capacités physiques, mais en plus j’y mets la tête, c’est pour ça que j’ai de bons résultats. Mais je vois des filles qui ont moins de génétique que je retrouve dans les grands événements, parce qu’elles en ont envie au moins autant que moi, et là je me dis « jamais j’aurais cru, bravo ».

Et le fait d’avoir un compagnon qui est coach sportif, c’est une aide précieuse ?

C’est même plus de l’aide, c’est hyper précieux. Il sait ce que je fais, il sait où je veux aller et comment je dois y aller. Il m’a beaucoup aidée pendant la rééducation, il encadre ma nutrition, il complète mes séances, avec le renforcement musculaire. Il est passionné par ce qu’il fait, il est en totale adéquation avec ce que je fais, et il est heureux ici, en plus.

Et d’ailleurs, ta reconversion, tu la vois ici ?

Oui, réponse claire, directe. Si j’étais à Paris je serais en doudoune, franchement, non merci !

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