Il aurait pu sortir par la petite porte, discrètement, en scorant douze points dans une défaite qui aurait conclu un match sans enjeu, à l’extérieur, sur une chaîne câblée. On aurait vu les images, on s’en serait tous émus, parce que le fan qui sommeille en chacun de nous se devait de vivre ce moment intense, ce twist comme il n’en arrive qu’un tous les vingt ans, comme un happening très rare. Mais Kobe Bryant n’a jamais rien fait comme tout le monde. Et pour sa dernière danse, le Black Mamba a fait mieux qu’un certain Michael Jordan, qui aurait pu conclure deux fois au sommet de son art, mais qui aimait trop le jeu pour se contenter de jouer au baseball, ou au golf avec son pote Charles Barkley. Kobe Bryant a basculé dans une retraite plus que méritée après une saison pourrie, dans une équipe devenue fantomatique, avec des blessures plein le corps, mais à l’issue d’un match dantesque, avec tout le package qui a émaillé ses plus beaux exploits : un score serré, des stats de martien, 50 shoots tentés, et des gestes décisifs. Ne manquait que l’enjeu…et puis, on s’en fout, de l’enjeu.

Chiffres un jour, chiffres pour toujours

50 tirs tentés, personne n’a fait plus cette année en NBA sur un match. Pourtant, Kobe n’est plus le shooteur vorace de ses années solo à Los Angeles, celles qui l’ont mené, au sommet de son art, à un sauvage 35 points de moyenne en 2005-2006, année noire où son semi-copain Shaquille O’Neal a filé gagner un quatrième titre de champion avec le Heat de Miami, et un nouveau duettiste de choc, Dwyane Wade. Kobe est tout seul, et c’est tout seul qu’il se fera éliminer au premier tour des playoffs par les artilleurs des Suns de Phoenix, l’équipe qui a réinventé le système où il faut « marquer un point de plus que l’adversaire, tant pis si on en prend 120 ».

60 points. Pas mal, mais les 6″6 de Kobe ont déjà fait mieux, avec 5 autres performances à plus de 60 points, et surtout une à 81, en janvier 2006, contre de pauvres Raptors de Toronto désarmés devant un alien qui leur plantera la bagatelle de 55 points en seconde mi-temps. Une performance tellement hallucinante que même Jack Nicholson, assis sur le même siège du Staples Center (et avant, du forum d’Inglewood) depuis 1972, n’y était pas. Un truc qui n’arrive jamais.

Il termine avec 33.243 points inscrits en saison régulière. C’est plus que Michael Jordan, que Magic Johnson, que Wilt Chamberlain, que Pat Ewing ou que Larry Bird. Il n’y a que Karl Malone, qui a joué tellement longtemps à ce jeu qu’il a failli mourir enterré sous un parquet, et Kareem Abdul Jabbar, qui a foulé les planches pendant si longtemps qu’il a trouvé le temps de changer de nom, et même de changer de ville sans que le club ne change de nom. Vous suivez ? Mais tous les autres sont derrière.

La comparaison

Alors, qui restera dans la légende, Jordan, ou son fils caché ? Sans détour, on peut aujourd’hui répondre : les deux, mon capitaine. MJ parce qu’il a réinventé un jeu, en imposant le poste d’ailier comme celui qui devait réguler l’équipe, en attaquant comme un damné, en défendant comme une hyène, et en gagnant tout ce qui passe, en assumant toujours la responsabilité du dernier shoot, de la dernière passe, du dernier stop défensif. Le gagneur absolu, infaillible ou presque. KB8 (ou KB24, comme vous le sentez), aura été son digne héritier, qu’on a longtemps cherché. Il a joué de la même façon, endossé les mêmes missions suicide, et réussi son coup presque aussi souvent. Il a gagné dans deux configurations bien différentes, tantôt avec le mammouth le plus dominateur de la décennie 95-2005 (Shaq), tantôt seul, avec d’excellents seconds couteaux, mais des seconds couteaux quand même, alors qu’on dit qu’aujourd’hui, un titre NBA se gagne à 3 stars. Il est le dernier à l’avoir fait « seul ».

Jordan a bénéficié du fait qu’il était en avance sur son temps. Ce qu’il faisait dans les années 80, il était le seul à le faire aussi bien. Mais comme lui, Kobe a porté une équipe médiocre à bout de bras, tout seul au milieu des fauves. Mais pas au même âge. Les deux se sont affrontés, et c’est sans conteste l’aîné, à l’apogée de son art, qui était le plus fort avec sa tunique rouge sur le dos. Mais le jeune Laker n’avait pas fini de prendre son envol. Jordan a été plus fort plus vite (tout de suite, pour être exact), mais Kobe n’avait que 18 ans quand il s’est attaqué à la NBA. Il a vite prouvé qu’il méritait mieux qu’un qualificatif de « Genre de », et on peut tous être certains que dans 10 ans, les futurs planeurs des parquets évoqueront les deux joueurs dans ceux qui leur ont donné envie de jouer à ce sport magnifique. Et le maillot jaune sera peut-être plus beau, dans les yeux de ces joueurs de l’avenir, que le maillot rouge.

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