Ils m’ont demandé de remplir une fiche signalétique à la maison des jeunes de mon bled, la semaine dernière. Je dis la maison des jeunes parce qu’en dehors de mon cas personnel, je n’ai croisé que des mecs avec des survêtements Lacoste et des filles collées à leurs téléphones plus chers que ma télé. Mais qui n’ont pas une thune pour autant, puisque là où je les ai vus, on cherche du boulot. On galère. Bref. Une fiche signalétique, deux heures d’attente pour ça. Et j’ai discuté dans un bureau avec une femme bien trop jolie pour rester là très longtemps. Elle m’a demandé ce que je faisais comme boulot avant  de venir quémander de l’aide, enfin c’est pas comme ça que je le vois mais j’ai bien compris que dans ses yeux à elle, j’avais plus besoin de son intervention que l’inverse. Cariste chez Ikea, même le dimanche, depuis 4 ans, que j’ai répondu. Un boulot pas terrible, disons qu’on ne se réveille pas le matin avec une excitation folle à l’idée d’empiler les étagères Guntaria sur le quatrième étage du rang 7 de l’allée B, entre les meubles télé Piornal et les supports pour tablette tactile Rulfo. C’est pas là que je me voyais quand je suis sorti de mon BTS commerce en 1999. Mais bon. Un peu d’intérim, un peu de galère absolue, un peu de cours particuliers de compta, et puis l’un dans l’autre, une mission qui s’est bien finie, un beau jour, en 2011, avec une formation de cariste. Tu crois vraiment que je me serais vu sur un Fenwick, quand j’apprenais à vendre du pétrole aux Indiens ? Et qu’on m’expliquait que le look baba-cool (quel terme à la con) c’était peut-être pas adapté à mes ambitions professionnelles ? Je me suis bien marré, moi, sur mon Fenwick. J’ai souvent eu peur de casser un truc, parce qu’au début j’étais à la fois peu à l’aise et pas prudent. Et puis je me suis attaché à ce boulot, parce que je n’avais que celui-là, et que finalement, c’était pas pire que d’aller récurer les cales d’un bateau de riches sur la rade de Hyères. Alors voilà, des étagères, des tablettes en tek mais en toc, et des meubles télé au nom imprononçable.

On n’y pense pas, quand on a 18 ans. On n’imagine à aucun moment que quinze ans plus tard, au détour d’un parcours professionnel un peu chaotique, on aura les fesses posées sur un siège qui ne nous était pas, mais alors pas du tout destiné. Mais vous voyez, quitte à être assis quelque part sans être à ma place, je préférais mon Fenwick que cette chaise de la…Mission locale, voilà. Là-bas au moins, personne ne s’occupait de moi, et j’avais l’impression de servir à quelque chose. Ici, ma seule angoisse, c’est de ne pas savoir quoi faire en sortant. Ce que je sais, c’est que je veux sortir. Mais pourquoi faire, aucune idée.

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