Deux apiculteurs pour le prix d’un, il fallait au moins qu’on soit à Roquebrune, cet endroit si particulier sur la carte de France, pour que deux hommes de le terre, à la fois concurrents, partenaires et amis, nous donnent rendez-vous dans les tréfonds du village, juste à côté de 80 ruches grouillantes d’abeilles en plein boulot. Communiquer avec des insectes, les respecter, les soigner, les gérer, les encadrer, voilà ce que c’est, le métier d’apiculteur. Un boulot ancestral et difficile, qui immunise contre le venin mais pas contre les piqûres, et qui provoque un sentiment très étrange chez ceux qui le pratique : un certain attachement à des animaux qui sont, pour les autres, une source de soucis plus qu’un ami du quotidien. Et pourtant, si vous saviez comme on a besoin des abeilles ! Mais Jean-Jacques Perrin (de l’amie ailée) et François Laponche, le petit (pas tant que ça) et le grand (là par contre…) vont rétablir la vérité, et vous allez comprendre que bosser avec des abeilles, ce n’est pas seulement attendre que le miel coule des boîtes. Mais alors, pas du tout !

François, apiculteur, un métier difficile ?

Très ! On dépend beaucoup de la météo, en fait de la nature, de plein d’éléments qui font que nos abeilles sont en contact avec la pollution, les pesticides, ça devient de plus en plus dur. Mon grand-père en 1930, il fallait qu’il travaille dix fois moins que moi pour produire un kilo de miel.

Surtout depuis cette histoire de « fuite des abeilles », qui quittaient les ruches, un phénomène qu’on a eu du mal à expliquer.

Jean-Jaques Perrin : Il y a eu le varroa, parasite de l’abeille, qui a causé beaucoup de soucis, en affaiblissant les colonies, les reines ont été très sollicitées.

Ici, c’était dans quelles proportions ?

On a aujourd’hui des pertes de colonies d’environ 30% par an. Il faut renouveler le cheptel chaque année, c’est une obligation, si l’on veut garder le même nombre de ruches d’une année sur l’autre.

FL : Alors qu’avant c’était le contraire, on avait 30% d’essaims en plus sans rien faire. Il fallait même faire attention de pas les laisser se développer trop, sinon on ne pouvait plus s’en occuper correctement. Mais ça c’était il y a 40 ans.

Qu’est-ce qui vous a pris de vouloir travailler avec les abeilles ?

FL : Moi c’était familial,, chez mon collègue aussi.

JJP : Mon grand-père avait des ruches, mon père aussi, des cousins. J’ai toujours vu des gens de ma famille travailler dans ce métier-là, quand j’étais jeune. J’étais en admiration devant ces personnes qui travaillaient devant ces caisses !

FL : Moi je travaillais avec mon père pendant les vacances scolaires, au lieu de chercher d’autres petits boulots, et j’ai très vite compris que c’était ce qui me convenait.

Vous travaillez avec des animaux, mais avec lesquels on ne peut pas vraiment communiquer. C’est ça, le plus compliqué ?

FL : Oui c’est particulier. C’est à nous de nous adapter à elles. Par exemple, un jour où il fait mauvais, on ne peut pas travailler dans de bonnes conditions, on les laisse tranquilles. Et c’est sûr qu’on ne discute pas avec elles. Mais les maladies, par exemple, on les connaît, on en prend soin, il y a des vétrérinaires spécialisés.

JJP : Une ruche malade on la reconaît. Elle s’affaiblit, on le confirme en examinant le couvin, on fait ce qu’il faut.

C’est un métier en danger ?

FL : Oui. J’ai des fillessi elles veulent continuer l’apiculture…je les inciterai, oui, mais je n’y vois pas un avenir radieux. Ce ne sera plus le même métier. Transhumer, tout ça, à l’ancienne, ça se termine. Le faire de manière intensive, industrielle, comme ça se pratique beaucoup aux Etats-Unis, moi je leur déconseille, ça ne leur plairait pas.

JJP : Nous ce qu’on aime c’est être dans nos petits ruchers, faire nos transhumances, de façon plus humaine.

Est-ce que les Chinois font du miel ?

JJP / Ce sont les premiers producteurs au monde, de miel et de gelée royale. Ils ne le font pas de manière industrielle au même point que les Américains, mais quand même. Aux Etats-Unis c’est fou.

FL : L’apiculture aux USA, c’est fait pour polliniser l’agriculture intensive, essentiellement, plus que pour le miel. Là-bas, un agriculteur californien va voir une sorte d’agence immobilière, mais qui possède des ruches en portefeuille, et il explique que pour ses 150 hectares d’amandiers à polliniser, il a besoin de « tant de ruches ». Et là c’est l’offre et la demande, ça spécule, il y a un taux, etc. Là, des semi-remorques entiers traversent les Etats-Unis, avec des gros Bobs élévateurs. C’est dingue

JJP : Il faut voir ça en vidéo. Des grands espaces remplis, tous blancs de fleurs d’amandiers, mais il n’y a que ça, le pied est désherbé !

FL : Les agriculteurs américains plantent même des surfaces en fonction du nombre de ruchers qu’ils ont réservé à l’avance. Les Chinois sont les premiers pollueurs du monde, et là-bas, on voit des femmes monter aux arbres un pinceau à la main pour polliniser les pommiers !

On vous le demande, ça, de fournir des abeilles pour polliniser ?

FL : Ici on est assez mal placés pour ce genre de choses, mais dans la vallée de la Durance ou du Rhône, on a des collègues qui sont habitués à louer des ruches. Une ruche louée 30 euros qui vous pollinise un demi-hectare de fruitiers, ça coûte moins cher que de faire monter des filles aux arbres, non ?

Il y a de la concurrence ?

FL : Dans le Var c’est une grande famille, pourtant c’est ici qu’on est les plus nombreux. Mais on s’aide beaucoup. Pour gagner de l’argent il faut quand même avoir un minimum de ruches, sinon on ne peut pas en vivre. Moi j’en ai 800, Jean-Jacques en a 400.

JJP : Ici où nous sommes, il y en a 80. En cette période, les ruches qui sont ici ne produisent plus grand chose, il va falloir qu’on les déplace.

C’est à dire, sur un autre terrain ? C’est compliqué, ça, non ?

FL : Ah oui c’est compliqué, il faut louer des terrains, trouver des emplacements. Maintenant il y a tellement de vélos, de randonnées dans les forêts, les villas, les piscines, c’est compliqué.

JJP : Et moi je suis confronté au même problème. Heureusement, le miel et la gelée royale sont des produits 100% naturels , on ne met rien dedans, on le récolte, on le filtre et le vend, c’est tout. Il nous rappelle la nature.

Et finalement, est-ce que l’abeille est un animal auquel on s’attache ?

JJP : Nous, oui ! Même si elles nous piquent tous les jours.

FL : La piqûre on la sent, mais on est immunisés contre le venin. Mais pique-toi avec une aiguille tous les matins, tu verras que ça fait mal, pareil tous les jours ! Mais c’est dangereux, là tu te lances dans un métier de grand reporter, la Syrie à côté (rires)…

Et là, le fait d’avoir vos ruchers loin de vous, vous y pensez ?

FL : Et bien on regarde la météo !

JJP : « Qu’est-ce qui se passe là-haut? », c’est ça la question ! Mais c’est là qu’on voit que les apiculteurs s’entendent bien, dès qu’il se passe quelque chose on disctute, on se dit « là-bas ça marche, là-bas non ».

FL : On se passe les infos. Et c’est bien que la météo se soit beaucoup développée. Mon père, il regardait le tour de France rien que pour voir le temps qu’il faisait dans les Alpes. Et s’il voyait de la neige, il partait illico !

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