Une jambe en carafe et le monde s’effondre. Si vous ne savez pas ce que c’est que d’être infirme, même si ce n’est que passager, sachez que vous ignorez l’une des sensations les plus désagréables qui soient. C’est auto-discriminant, comme état. On n’ose plus rien faire, on ne veut plus aller nulle part, et surtout, on ne veut plus parler à personne. Le weekend dernier, j’ai voulu ramasser les plus belles cerises de l’arbre chez les voisins, qui m’ont gentiment invité, en famille, à un barbecue-pétanque. Milieu d’après-midi, les gosses dans la piscine, les femmes qui critiquent celles qui ne sont pas venues, et moi qui veut absolument grimper sur une échelle pour monter dans ce foutu cerisier. La chute, l’entorse, l’IRM, les ligaments en vrac, l’attelle, les béquilles, et un flot de haine qui m’envahit depuis l’âme et tous ses contours. J’ai envie de me battre avec tout le monde, mais j’ai la condition physique d’un gamin de Ce2. Je suis enfermé chez moi comme un pestiféré, à regarder des rediffusions d’Albanie-Suisse sur Bein Sports Max. J’ai tellement de choses à faire, pourtant ! Je ne le savais même pas avant de me ramasser au pied de cet arbre stupide, que j’avais un programme aussi chargé. C’est dingue comme tout devient urgent et insurmontable dès qu’on n’est plus en capacité de le faire quand on veut. C’est parce que j’ai le temps d’observer les murs que j’ai envie de les repeindre, vous croyez ? Non ! C’est pare que je ne peux pas le faire maintenant, là, tout de suite, que c’est impossible de penser à autre chose. Et ça m’obsède. Je veux jouer au foot. Je veux faire du saut en longueur. Je veux faire la vaisselle debout, tiens, même. Rien que ça. Pourtant je vous jure que ça me dévaste, d’ordinaire, de laver des assiettes et des casseroles à l’eau chaude. Et ben là, bizarrement, ça me branche. On m’a conseillé d’appréhender le problème sous un autre angle : « qu’est-ce que tu ne fais jamais d’habitude, d’intellectuel et de posé, qui nécessite du calme et du temps ? » D’habitude, des tas de choses, mais aujourd’hui, plus rien ! Mais que c’est mal fait, l’âme humaine ! Je suis un bordélique spirituel, et la seule bonne nouvelle là-dedans, c’est que si j’en crois mon expérience, passée à donner les mêmes conseils inaudibles que ceux que j’entends ces derniers jours, c’est qu’on est tous pareils. Chienne de vie ! Et tout ça pour deux cerises, je suis tombé en tâtant de l’index la troisième…

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