Peu de médias suscitent le commentaire aussi sûrement que les quotidiens locaux. Les lecteurs ont toujours quelque chose à dire sur le journal, en bien ou en mal, et le fiel résonne toujours un peu plus fort que la critique positive. Var Matin est un journal qui fait parler, parce qu’il prend des positions. Depuis son arrivée à la tête de l’agence de St-Raphaël, Éric Farel a pris le parti de ne pas être un chef transparent. Surfant avec adresse sur la nouvelle vague de liberté d’une institution désormais aux mains des salariés, il est un journaliste entier, qui défend son équipe, ses valeurs, et une certaine idée qu’il s’est faite de sa profession. Si vous avez suivi le feuilleton entre la mairie de Fréjus et le quotidien, vous n’êtes pas sans savoir que le dialogue entre le Front National et le journal est au point mort. Une situation curieuse que le chef d’agence et son équipe ont appris à gérer, et qui permet à Var Matin de mettre en avant des qualités sur lesquelles il ne misait peut-être pas assez. Fréjus bien sûr, mais aussi Saint-Raphaël, l’AS Cannes, le métier, les gens, la politique, la liberté, Éric Farel nous dit tout ce qu’il sait, et tout ce qu’il veut sur un journal dont la mutation, bien plus que le redressement financier, aura été le salut.

Éric, tu étais où avant d’arriver à la direction de l’agence de Saint-Raphaël ?

J’ai un parcours un peu longuet à Nice-Matin! J’ai surtout travaillé à l’agence de Cannes, au sport. J’ai beaucoup suivi le club de football de l’AS Cannes, si bien que je suis un peu considéré comme l’historien du club, sans aucune prétention. J’ai fini par en avoir marre des sports alors j’ai demandé à changer et j’ai été nommé à Cagnes-Sur-Mer dans l’encadrement.

Choix étonnant, en général on demande plutôt à passer de la locale au sport, non ?

Quand tu as bossé très longtemps dans le sport, à un moment tu en as ras-le-bol de voir toujours les mêmes personnes et d’entendre toujours les mêmes réponses. Je me souviens, sans leur faire ombrage, des réponses affligeantes parfois des footballeurs à la fin des matchs. Je savais d’avance ce qu’on allait me dire, c’était un peu fatigant. Donc j’ai fait Cagnes-Sur-Mer, Antibes, Grasse, et j’ai atterri ici en septembre 2013, juste avant les élections municipales.

Justement, passer des villes du 06 avec leurs mairies stables à droite, à nos villes à nous avec ce paysage politique complètement différent, ça surprend ?

Non pas du tout parce que je savais qu’ici le terreau était propice au Front National. On savait déjà qu’il risquait de gagner et que ce serait compliqué, donc non, ça n’a pas été un choc, ni même une surprise. J’ai rencontré David Rachline un peu avant parce que je suivais sa campagne, et je trouvais qu’il était brillant, d’ailleurs on m’a reproché ce jugement. Mais c’était un personnage intéressant, un gamin, mais avec une très grande maturité politique, intelligent, pas un parachuté, et je savais qu’il avait tous les atouts pour gagner.

Le Front National vous rend-il la tâche difficile ? Est-ce qu’on vous empêche de travailler comme vous voulez ?

Je ne me suis pas posé la question, moi j’ai commencé cash. Avec David Rachline tout a été clair d’emblée, j’avais du respect pour ce garçon, je pense qu’il en avait pour moi. C’est un politique, et à ce titre je ne pense pas qu’il soit sensible à la critique politique, parce qu’il est intelligent. Je pensais qu’on aurait des relations normales et apaisées, et ça a été le cas pendant plusieurs mois. Moi j’ai demandé à mon équipe de ne pas tomber dans la caricature, ça a été vraiment important. Je voulais qu’on traite le FN comme les autres partis, sur sa gestion municipale.

Pourquoi le dialogue est-il rompu, alors ? Que s’est il passé ?

C’est mon analyse, mais je pense que le FN a mis en place une stratégie au niveau national : rompre avec la presse locale de façon à ne pas avoir un discours de contradiction. En clair, passer de la communication à la propagande, c’est un peu simpliste j’en conviens.  Et ça se pratique dans les autres villes FN. Il y a un refus de parler, on a moins d’annonces, moins de réactions, pratiquement plus rien, et depuis quelques mois et la nouvelle équipe de communication en place, quand on appelle les services c’est difficile d’obtenir des informations. Le magazine municipal est devenu mensuel, il y a eu une explosion de la communication au niveau des réseaux sociaux : il y a des tweets de tous les côtés, c’est hallucinant. Ils font passer leur message, mais sans le soumettre à la contradiction de la presse locale.

Mais comment fait-on pour travailler sans dialoguer avec la plus grande ville du coin ?

C’est une excellente expérience, qui nous permet de nous démarquer de la communication institutionnelle. Faire appel aux mairies c’est une habitude quand on travaille dans la presse locale, systématiquement on va aux inaugurations, toutes ces choses. Et finalement, journalistiquement c’est pas si bien que ça. On va un peu plus à la rencontre des gens, à la place. Si la ville ne veut pas répondre, c’est son problème, à la limite. Nous, on communique par sms avec la ville, maintenant: « on a cette info, on la sort demain dans nos pages, est-ce que vous voulez réagir? Oui ou non ? », et quand c’est non on écrit simplement que la ville n’a pas souhaité réagir.

Vous restez quand même en contact ?

Là on n’a plus rien. On est est au courant via les réseaux sociaux mais c’est tout.

Alors comment on fait pour réserver le même traitement à Saint-Raphaël et Fréjus, dans ces conditions ?

Avec les deux villes ça se passe différemment. C’est la ville de Fréjus qui est responsable de ça, nous on fait notre job de journaliste. Avec les élections législatives qui approchent (dans un an pile, ndlr), ça va être intéressant de voir comment ça va se passer, quand il va falloir parler de la campagne. Elle est déjà en train de se mettre en place, ça va démarrer à la rentrée. Quelle va être la démarche du FN ? Ils peuvent décider de disparaître médiatiquement, ça ne me poserait pas de problème mais ce serait dommage pour nous, pour eux, et pour nos lecteurs, surtout, qui eux veulent être informés de ce qui se passe. Mais à l’impossible nul n’est tenu.

Var Matin est donc devenu une sorte d’ennemi pour le FN. Mais est-ce que Var Matin est aussi devenu l’ennemi de ses lecteurs qui sont des électeurs du FN ?

Je me suis rendu compte d’une chose, et on s’est posé cette question : va-t-on se fâcher avec une frange du lectorat ? J’ai quand même écrit quelques billets piquants, mon billet anti-cons, celui sur leur défense de la liberté de la presse, le premier, juste après les événements de Charlie. Les retours que j’ai eus ont été globalement bons, les gens nous disent que ça leur plaît de lire un journal qui affiche un certain courage. Alors je reçois aussi des commentaires hostiles de certains électeurs du Front National, bien sûr. Mais globalement, c’est nettement positif, les gens découvrent un journal qui reste indépendant et j’y tiens énormément. On m’a prêté toutes les tendances depuis que je suis là, de Maoiste à Fasciste je suis passé par tout. Mais je suis ce que je suis, j’ai des valeurs qui sont les miennes, humanistes, qui ne sont pas celles du Front National ou de l’extrême gauche. Je défends surtout la liberté de la presse et celle de mes collaborateurs.

La politique a fini par devenir ton domaine de prédilection ?

Il l’a toujours été, la politique c’est le sel de la vie, sans elle pas de république, c’est très important. Même le sport je le traitais de façon politique, des compte-rendus de match j’ai dû en écrire mille ça ne m’a jamais beaucoup passionné, ce qui me plaisait c’étaient les enjeux, les coulisses. Je retrouve ça dans la politique aujourd’hui. Les interlocuteurs sont différents, d’ailleurs je les trouve intéressants, je les aime. Peu importe leur bord ils ont des choses à dire, il faut les écouter, c’est d’ailleurs pour ça que je regrette le silence du Front National.

Ils sont plus intéressants quand ils sont en « off » ?

Je crois que c’est souvent la qualité du dialogue qui permet d’avoir des infos en « off » qui passent en « on ». J’ai fait des expériences avec les politiques. Depuis deux ans que je suis là j’ai essayé de réconcilier le journal avec tout le monde.  Je n’ai pas réussi à 100%, mais j’ai noué des liens de confiance avec des gens qui refusaient de parler avec des journalistes. On pratique le Off, parce que je veux avoir des infos pour moi, savoir ce qui se passe, même si je ne peux pas l’écrire. On arrive parfois à avoir un dialogue officiel qui est intéressant, ils se lâchent un peu plus.

Tu parles de ton arrivée ici, c’était un moment de grand changement pour le journal, racheté à l’époque par les salariés, et en grand danger. Où en est-on aujourd’hui ?

On s’est associés avec le groupe Nethys, on sait que le projet de reprise est plutôt intéressant, on est en confiance. On a perdu du monde au passage, mais on s’est débrouillés. Notre métier a un peu changé. Je me souviens des années 80, où tu pouvais écrire 150 lignes sur assemblée générale, ça s’est terminé. Aujourd’hui on se concentre sur l’essentiel. On gagne du temps sur certains domaines, on planifie le travail autrement. On fait, je pense, mieux avec moins de personnes. Il y a eu un énorme danger, on parlait de 300 ou 400 licenciements, mais on a su s’adapter, sans jamais faire de désinformation, et avec passion.

C’est difficile d’avoir une opinion, et de ne jamais pouvoir la donner ?

C’est moins compliqué depuis qu’on est une société libre, puisqu’on est une Société Coopérative d’Intérêts Collectifs, donc on n’a plus cette hiérarchie lourde qui pesait sur la rédaction. Avant c’était très compliqué, il y avait des intérêts qu’on ne maîtrisait pas, je te parle d’une époque que j’ai bien connue, où il ne fallait pas écrire sur la gauche, ni dire que les vieux étaient vieux, etc. Je considère qu’on s’est libérés d’un carcan énorme. Je trouve qu’on a une liberté d’expression extraordinaire.

Tes billets ont fait grincer ?

J’ai pris mes responsabilités, et je n’ai pas eu de problème. J’ai remarqué que ces billets-là, à chaque fois, n’étaient que des billets de défense pour les journalistes agressés, mes collègues ou le journal. Ce n’était pas un acte d’attaque. David Rachline fait la même chose quand on l’attaque et c’est légitime.

On a beaucoup parlé de Fréjus naturellement, abordons Saint-Raphaël : est-ce que c’est une ville endormie ?

Je n’ai pas ce sentiment. Depuis que je suis là il s’est passé beaucoup de choses, le port, par exemple, belle réussite. J’ai connu des villes plus endormies que ça, mais je ne dirai pas lesquelles !

Les deux villes sont-elles en guerre, de ton point de vue ?

C’est plus une opposition d’hommes politiques, mais c’est tout. C’est une guéguerre de clochers, comme celle entre Cannes et le Cannet, c’est pareil partout. Il y a eu l’histoire du crématorium, de petites choses, mais c’est surtout dû à la personnalité des maires, qui sont des hommes très intéressants et qui suscitent des réactions passionnées.

Georges Ginesta a annoncé la fin de sa carrière d’élu local. Toi qui navigues dans les arcanes du pouvoir, qui peut logiquement succéder à ce personnage ?

La logique ce serait Frédéric Masquelier, un garçon que je ne connaissais pas mais que j’apprends à connaître, intelligent, qui semble avoir de vraies convictions et qui a envie de se lancer dans l’aventure et de travailler pour Saint-Raphaël. J’ai l’impression qu’il est sincère. Est-ce qu’on va lui permettre d’aller au bout de son rêve, ça je ne sais pas. Mais ça se présente comme ça. C’était inattendu, quand je suis arrivé ici, le dauphin attitré c’était Guillaume Decard, et je l’avais pris comme ça. D’ailleurs j’avais posé la question à Georges Ginesta à l’époque qui m’avait déstabilisé, en me disant « ah non, ce ne sera pas Guillaume Decard » !

L’été approche, il va y avoir beaucoup de choses à couvrir, vous êtes moins nombreux qu’avant. Est-ce que ça va être le branle-bas de combat ?

Au journal on a une pagination un peu réduite, donc ça devrait aller.Il faut surtout qu’on se fasse violence pour trouver des sujets intéressants, je ne me fais pas de souci. Je n’ai jamais eu la crainte de la page blanche, j’ai fait le journal dans les pires conditions, je m’en suis toujours sorti. J’ai un avantage, c’est d’être un journaliste qui écrit, ce qui n’est pas le cas de la totalité de mes confrères. Je suis un élément supplémentaire pour la rédaction, je ne pourrais pas me passer d’écrire. Ce que j’aime par-dessus tout, c’est pouvoir faire « mon » journal. Je suis resté 15 ans numéro 2, avec des gens très intéressants qui m’ont appris beaucoup de choses, mais à la fin c’était lassant de ne pas avoir le dernier mot. Si j’avais dû continuer à faire ça, je pense même que j’aurais carrément demandé à réintégrer la rédaction.

Maintenant que tu as posé tes valises dans le Var, tu trouves ça vraiment différent des Alpes-Maritimes ?

J’adore le Var. C’est plus cool, plus sympa, j’ai beaucoup de plaisir à travailler ici, ne serait-ce que pour certains détails, la facilité à se garer, c’est un bonheur. Il n’y a jamais d’embouteillage, ici ! Et puis les gens sont assez sympas, et très attachés à le lecture de Var Matin, je le vois dans les cafés. C’est moins le cas dans le 06. On est encore bien implantés ici, je pense que les gens continuent à apprécier le journal, peut-être même de plus en plus !

© photo : Philippe Arnassan (Var Matin)

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