Christophe Barratier a mis les pieds dans un plat qui a fasciné la France pendant quelques années. L’affaire Jérôme Kerviel, le « cas Karviel », l’énigme de ce vrai-faux trader débarqué un matin dans un immeuble immense de la Défense pour simplement gagner sa vie en exploitant ses grandes capacités à manipuler les mathématiques et à comprendre les méta-données financières. Parce que c’est ça, finalement, l’histoire de Jérôme Kerviel : un conte étrange où l’on met entre les mains de n’importe qui, par négligence, par m’en foutisme, par vanité, un pouvoir trop grand. Et c’est ce que raconte l’Outsider, le parcours plutôt que la chute, ou comment un bonhomme falot et pas très sexy, s’est retrouvé à miser deux fois les capacités financières de son entreprise multinationale, pour finalement lui coûter un cinquième de son capital en une fraction de seconde. Belle perf’, mais sans ses co-équipiers, l’avant-centre Kerviel n’aurait jamais pu faire ça.

Instruction à charge et à décharge

Christophe Barratier s’est inspiré du livre de Jérôme Kerviel, « L’engrenage, mémoires d’un trader », dont il avait acheté les droits. Ce faisant, les deux hommes, à force de discuter du projet et de se côtoyer (4 ans pour monter le film), sont devenus assez proches. Pourtant Barratier l’avoue lui-même : même après analyse et tissage de liens, les autres n’ont pas de prise sur Jérôme Kerviel. Ce mec n’est pas comme nous. Imaginez plutôt : est-ce que vous vous sentez capables de vivre chaque jour derrière un écran, à cliquer sur des boîtes de dialogue frénétiquement, pour acheter et vendre des produits dérivés bancaires, des fabrications ésotériques d’argent fictif, pour des sommes qui dépassent le milliard d’euros ? Il y a fort à parier que la pression serait trop grande pour la plupart d’entre nous. Et bien Jérôme Kerviel s’est laissé embarquer là-dedans sans vraiment se poser la question des conséquences, et c’est peut-être ça la chose la plus dingue que le film souligne. L’inconscience d’un jeune gars de Pont-l’Abbé, à la pointe du Finistère, venu à Paris pour gagner sa vie correctement, et dévoré par un système larvaire. Si le cocon était évidemment pourri de l’intérieur, Barratier n’en oublie pas d’égratigner son personnage central, en ne le victimisant jamais. Il devient avide, perd une part de son humanité (avec ses amis, ses parents, sa copine, et surtout son assistant), il bascule dans une obsession malsaine.

Si les bons mots ne sont pas rares, si les personnages sont particulièrement réussis (François-Xavier Demaison dans un rôle taillé pour lui, l’ex-trader de Wall-Street), si l’opulence et les dérives de ces gens friqués de manière artificielle sont bien montrées, on reste loin des frasques de Jordan Belfort dans le Loup de Wall-Street. Et c’est mieux comme ça. Les années 2000 ne sont pas les années 80, et Paris n’est pas Manhattan. Et comme en plus Barratier n’est pas Scorcese, et qu’Arthur Dupont n’est pas Léo Di Caprio, il était nécessaire de faire un film fondamentalement différent. Arthur Dupont campe un Jérôme Kerviel difficile à faire vivre, car lui-même profondément désincarné. Il donne pourtant de l’intérêt à ce type qui n’a, finalement, pas beaucoup de personnalité. Demaison est hyper efficace en catalyseur pousse au crime, Soren Prévost aussi en trader à la française, avec blagues moisies, carriérisme atroce et un petit côté chefaillon très désagréable, donc réussi.

Le seul reproche que l’on puisse faire au film, c’est de garder pour lui certains codes très compliqués du monde de la finance. Mais c’est aussi ce qui le distingue d’un documentaire, qui d’ailleurs serait aussi une chose intéressante sur l’affaire Kerviel. On est plus dans le ressenti et l’humain paradoxalement, que dans l’afflux de données. C’était une des deux manières de traiter cette histoire, et Christophe Barratier a sans doute jugé qu’il était plus intelligent, au cinéma en tous cas, de montrer l’homme plutôt que d’expliquer ses actes. Cela dit, c’est tellement compliqué et vaporeux que s’il avait fallu décoder le mécanisme qui a mené la So-Gé à perdre 4,9 milliards d’euros, on y serait encore. Alors laisser planer quelques questions, c’était pas plus mal, d’autant que dans cette affaire, tout n’est pas réglé.

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