Comment ça se passe, en vrai ? Avant qu’on ne déploie le drapeau bleu, blanc, rouge sur la façade d’une salle des fêtes du Muy ou que l’on mette à chauffer l’huile pour les frites à Régusse, La Garde-Freinet ou Ascrors au fin fond du 06, il y a énormément de choses à faire, et personne n’est là pour les voir. Sauf un journaliste gonzo, prêt à tous les sacrifices pour vous livrer sa version des faits. Intermittent du spectacle ? Un métier que je connais bien, parce qu’en tant que musicien presque vieille école, j’en ai fréquenté des tas sans jamais l’être moi-même. Ce que je sais en m’embarquant dans l’aventure Jerry’Can (c’est le nom du groupe qui va animer les trois concerts dans lesquels on m’a aimablement impliqué), c’est qu’il va falloir ne jamais me départir de trois choses essentielles : de la bonne humeur (pas facile), de l’eau (ça dépend) et du barnier, ou scotch d’électricien. Et vous allez bien vite comprendre pourquoi.

Monter une scène, ça ne se fait pas en cinq minutes. Et encore, heureusement que l’objet « scène » est déjà en place avant que les groupes arrivent, grâce à nos gentilles municipalités. Toutes les formations de bal ne fonctionnent pas de la même façon, mais le modèle de Jerry’Can est le plus répandu : on se pointe avec le son, la lumière, et même le tapis persan pourri pour la batterie. Tout ça est rangé soigneusement et au forceps dans un camion huit tonnes qui roule à deux à l’heure sur les petites routes de campagne du Haut-Var, et en avant la musique. Une équipe de douze personnes plus un ingénieur du son qui change à chaque fois, des intermittents, des bénévoles, des gens qui filent un coup de main, sur le plan de l’organisation, c’est compliqué. Mais à la base de tout ça, avant que le moindre spectacle ne commence, avant que ne résonne le premier accord de « La dame de Haute-Savoie » pour être précis, il y a trois gars qui arrivent 5 heures avant le début : Eric, dit Ricou, Patrick, dit Patoche, et moi. Et on a un sacré boulot à abattre.

Des caissons, des ponts, des câbles et des outils.

C’est incroyable tout ce qu’on peut ranger dans un camion de 8 mètres cubes. On peut sans problème y mettre 16 mètres linéaires de structure metallique pour y accrocher des lumières, déjà. On peut aussi y empiler deux systèmes de son capables d’arroser plus de mille personnes un soir de grosse fiesta. Et on peut aussi y ranger toute la câblasse qui permet de relier toutes ces choses entre elles, des passages de câbles pour que les gamins puissent sauter dessus sans rien abîmer, des machines à fumée, à bulles, des lasers, des consoles, des praticables, des panneaux électriques, et même un énorme seau en toile pour y conserver des perruques et des chapeaux aussi parfaits que ridicules. Ça n’a l’air de rien comme ça, mais quand on ouvre le haillon pour la première fois, ça peut filer le vertige. Heureusement, on connaît la musique.

En général, les gens de la mairie et de la police municipale viennent faire un petit tour toutes les heures pour vérifier que tout se passe bien. De notre côté, c’est assez rigolo de se rendre compte, une fois que le camion est garé, qu’on a pris possession des lieux comme si on était des militaires sous la loi martiale. Premier défi, faire le vide dans la remorque : tout doit disparaître. La première fois, quand on ne connaît pas le fonctionnement du groupe, ni le plan de scène, ni le plan de feu (la position des lumières sur le pont), tout est compliqué. On ne sait pas où vont les choses, on ne sait ni les fixer, ni les câbler, et il faut poser un nombre incalculable de questions pour être sûr de bien faire. Le tout en n’omettant pas de faire un gros effort de mémoire pour ne pas faire perdre un temps considérable à tout le monde la seconde fois. Avoir de solides notions est un gros plus, évidemment. Chacun trouve ses marques, on s’épaule les uns les autres pour les tâches qui requièrent quatre mains, comme porter des caisses lourdes ou positionner les ponts sur leurs énormes pieds, mais pour le reste, chacun essaie d’avancer sur ce qu’il connaît le mieux. En gros, on en met un à la lumière, un au son, et un qui s’occupe à la fois de l’électricité et de la logistique générale, qui comble les trous et qui rend la vie des deux autres plus faciles. Et là, on peut commencer à faire un boucan infernal : on tape sur des goupilles comme des sourds pour monter la structure, on gueule pour se parler parce qu’on est à 15 mètres les uns des autres, bref, un chantier, un vrai, il ne manque qu’un tracto-pelle.

Timing serré

L’idée, c’est d’être fin prêt au moment où les musiciens débarquent, et en général, c’est pas facile. Parce que Jerry’Can n’est pas un groupe composé à 100% d’intermittents (la plupart ont un métier diurne dans le « civil »), déjà, et parce que certaines petites habitudes, en plus de contraintes logistiques, font perdre un peu de temps : certains viennent avec leurs propres retours de scène, gardent leur micro de chant avec eux, ou leur tête d’ampli. Rien de bien méchant, et c’est à eux de savoir faire vite une fois qu’ils sont sur place. Notre but à nous, techniciens, c’est d’éviter que le batteur monte son instrument en se cognant la tête dans une lyre et que les danseuses/choristes puissent avoir un mètre carré privatisé où elles ne risquent pas de se gameller à cause d’un assemblage maladroit de câble XLR et d’escarpin. Et ça, quand on a tiré quelque chose comme 300 mètres de câble, branché 70 prises électriques et déroulé 20 mètres de scotch, c’est un véritable défi. Mais c’est faisable, et c’est notre boulot.

Une fois que le plateau est propre et en place, aux musiciens de faire le job. Et nous, en dehors de Ricou qui trippe derrière sa console de lights et l’ingéson qui bosse parce qu’il est aussi payé pour ça, on attend, 3, 4, 5 heures, selon la météo, l’ambiance et le degré d’alcoolémie du public. Dave, Cabrel, Cloclo, les plus grands tubes de l’ère disco, les grands artistes de variété française, les perles du top 50, quelques rocks bien sentis, tout y passe dans le best-of des soirées bonne franquette, avec quelques petits moments de plaisir coupable pour les musiciens, qui ont tous apporté une petite touche perso à l’ensemble forcément convenu (Bruno Mars, Bob Marley, les Rubette’s, Michael Jackson, qui côtoient Gilbert Montagné et même Guy Marchand). Un répertoire énorme qui est monté pour plaire à toutes les générations, et ça fonctionne à merveille.

Et quand c’est fini, il faut ranger, et là, c’est le moment de se faire violence, après des heures d’inactivité. Boire des coups, discuter, hors de question : c’est l’armée, au moins le premier quart d’heure. Enrouler les câbles proprement est une bonne manière de se mettre dans le bain rapidement. On enlève tout, dans l’ordre, pour ranger le camion si possible exactement de la même manière qu’en arrivant, histoire de déballer aussi facilement la fois d’après. Et au milieu de la nuit, vers 3 heures du matin, quand tout est fini et que les rues sont désertes ((après un nouveau boucan infernal digne d’un chantier, on s’excuse), il ne reste plus qu’à rentrer, morts. Si vous pensez que les intermittents sont des feignasses, vous devriez essayer de vivre leur vie pendant quinze jours, vous changeriez peut-être d’avis, au moins un peu !

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